Vingt mille personnes l'ont ovationné debout, dans un hommage vibrant. Roger Federer obstiné et expressif, vivant et attachant. Roger Federer en péril, porté par des ardeurs potaches, a réhabilité le besoin de s'émouvoir, la tentation d'épater, sans arrière-pensée liée à la conséquence ou au bilan comptable. A la fin, le rugissement jailli de ses tréfonds, ponctué d'un sourire anar, a semblé exprimer une forme de délivrance, celle d'un champion revenu, pour un temps ou pour longtemps, au plaisir originel de la conquête.

«Je suis très heureux. Je n'ai pas toujours eu la possibilité de montrer mes qualités de battant, et j'ai saisi cette chance. J'en tire une certaine fierté. En cinq sets, nous avons le temps d'éprouver des émotions intenses et variées. Surtout dans un grand stade, avec une foule aussi impliquée. Je n'ai pas caché ces émotions. C'était fun.»

Au coup droit hors norme d'Igor Andreev, Roger Federer a opposé une aisance erratique, fondée sur une volonté sans faille. «Le maître» aura surtout cueilli le fruit de sa hardiesse au filet, où il a récolté 58 points. Sourire malicieux: «Depuis que j'ai remporté le double aux Jeux olympiques, j'ai pris confiance en ma volée. Il n'est pas exclu que je l'explore davantage à l'avenir.»

Le revenant Muller

Ce soir (environ 20h), son adversaire sera Gilles Muller, grand(e) surpris(e) du tournoi. Il y a quelques semaines, le smicard voulait enseigner le tennis à la bonne société luxembourgeoise, à commencer par son ami le premier consul. «Je n'avais plus d'argent. Je disputais des tournois de province, avec deux pelés derrière les grillages, dont un était mon coach. Mon compte en banque était vide. Dans mon pays, j'étais un loser. J'ai décidé que cette tournée serait ma dernière chance. A vrai dire, j'aurais dû perdre au premier tour des «qualifs»...»

Gilles Muller est un gagne-petit doublé d'un tombeur de géants - Andy Roddick à l'US Open, Rafael Nadal à Wimbledon, Andre Agassi à Washington. Arrivé à New York «dans le coltard», il a embauché un coach au pied levé, Horacio Rearte, un bobo-intello ascendant voleur de poules. «Je suis fatigué, c'est certain. Mais je n'y pense pas», dit Gilles Muller. Le style est enlevé, frondeur, mu par l'énergie du désespoir. «Je n'ai rien à perdre.» Attaque à outrance, trouilles en déshérence, it's showtime! «Mon coach avait dégoté deux billets pour les Giants, et j'étais tout excité. A la place, je disputerai un quart de finale devant vingt mille spectateurs. Dites-moi que je rêve.»

Certains voudraient que Roger Federer, 234 semaines à la tête du tennis masculin, redoute l'insouciance du gavroche, intermittent de l'épopée. Le maître persifle: «Affronter un adversaire qui n'a rien à perdre? C'est mon quotidien depuis cinq ans!»