Polémique

Periscope, le football sans filet

Rendue célèbre par l’affaire Serge Aurier, l’application de diffusion de vidéo en direct est populaire auprès des jeunes joueurs. Et dangereuse, prévient le Genevois du FC Zurich Kilian Pagliuca

Retransmettre en direct des images filmées avec un smartphone: c’est le principe de l’application Periscope. La start-up à son origine a été achetée par Twitter en mars 2015, pour un montant compris entre 50 et 100 millions de dollars. Mais pour que le grand public se familiarise avec son fonctionnement, il aura fallu une année, et surtout un scandale. Le 13 février dernier, le latéral du Paris-Saint-Germain Serge Aurier traite son entraîneur Laurent Blanc de «fiotte» en direct, et réserve d’autres mots fleuris à certains coéquipiers. La polémique est immédiate, sans limite – l’ancien entraîneur Guy Roux estime à chaud qu’Aurier «devrait aller en prison» – et la sanction tombe: l’Ivoirien de 23 ans est temporairement écarté du groupe professionnel parisien. Il devrait le réintégrer après la trêve internationale du week-end de Pâques.

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Un mois jour pour jour après le début du scandale, nouveau «dérapage» (un terme désormais consacré) sur Periscope. Waly Diouf, membre de l’équipe des moins de 19 ans de l’AJ Auxerre, insulte «les Corses» avant un match de Coupe Gambardella sur l’île de Beauté. L’AC Ajaccio partage immédiatement la vidéo sur son compte Twitter, l’AJ Auxerre présente ses excuses et, à plusieurs centaines de kilomètres de là, un jeune footballeur genevois fulmine. Kilian Pagliuca, 19 ans, connaît très bien Waly Diouf (ils étaient ensemble au centre de formation de l’Olympique Lyonnais) et Periscope (il a déjà participé à quelques sessions). Et pendant qu’Internet s’emballe, il flaire l’arnaque: son ancien coéquipier a été piégé.

«Arrêtez le massacre»

D’un tweet, il le fait savoir au site EspoirsduFootball.com, qui lui propose une tribune. Il accepte. «Je n’aime pas spécialement écrire, mais j’utilise beaucoup les réseaux sociaux, explique-t-il. Quand j’estime avoir quelque chose d’intéressant à dire, je n’hésite pas à le faire.» En collaboration avec l’équipe de ce portail consacré aux jeunes talents, il signe une lettre ouverte intitulée «Arrêtez le massacre» pour mettre en évidence les dangers qui guettent les footballeurs sur Periscope. Le texte, clair et argumenté, est salué sur les réseaux sociaux, cité par L’Equipe et BeIN Sports. «J’ai même reçu un message de félicitation d’Estelle Denis», rigole Kilian Pagliuca, qui ne s’attendait pas à autant d’échos mais s’en réjouit. «Je crois que le message est important.»

Il dépasse surtout sa volonté initiale. «Au départ, je voulais simplement défendre Waly», glisse l’avant-centre de Zurich M21, en Promotion League. «Je peux vous assurer que c’est un mec formidable avec de vraies valeurs. Je pense qu’en aucun cas il n’aurait voulu faire du mal ou manquer de respect à quelqu’un», écrit-il dans son texte. Et son insulte, alors? «Quand on fait un direct, ceux qui le regardent écrivent des commentaires qui s’affichent en surimpression sans être filtrés, nous décrit le Genevois. La pratique veut qu’on les lise à voix haute avant d’y répondre. Tout le monde fait ça. Là, un petit malin a écrit cette insulte, que Waly a répétée, et un autre petit malin a coupé la vidéo juste à ce moment-là pour donner l’impression que ce sont ses propres mots.»

«C’est le métier»

Décrire le piège dans lequel le jeune joueur d’Auxerre est tombé, c’est le signaler à tous ceux qui s’en approchent. «Cela aurait pu arriver à n’importe qui, martèle Kilian Pagliuca. Chaque fois qu’un footballeur fait un «Peri», il récolte des questions tendancieuses. On te demande un mot sur Aurier, un mot sur ton coach, on cherche à te déstabiliser. Il faut être très vigilant.» Et appliquer la même attitude que sur le terrain, quand des paroles blessantes émanent des tribunes ou du camp adverse. «C’est le métier de footballeur. Tu te fais insulter, et il faut être plus malin que ça. Sur Periscope, c’est pareil.»

L’attaquant de 19 ans, qui a signé en février un contrat pro portant jusqu’en 2020 avec le FC Zurich, a pour sa part fait deux ou trois sessions Periscope et les échanges sont restés «bon enfant», assure-t-il. Comme les autres footballeurs qui s’y montrent (souvent des jeunes, rarement des stars), le Genevois apprécie l’application pour la proximité qu’elle offre aux supporters. «Ça leur fait plaisir et ça ne nous coûte rien», argumente-t-il. C’est même un moyen d’améliorer son image, estime-t-il, pour autant que l’on sache s’y prendre.

Un outil à apprivoiser

A coup sûr, cela va venir. Les centres de formation savent que les réseaux sociaux sont importants pour les jeunes footballeurs et les sensibilisent. Mais le développement de Periscope les a pris de vitesse, reconnaît Stéphane Roche, directeur du centre de formation de l’OL, cité par L’Equipe: «Il va falloir apprendre à connaître cet outil et à l’apprivoiser. Bien sûr, on peut l’interdire. Mais l’enjeu de la formation est plutôt de construire de l’autonomie chez les jeunes.»

Entre-temps, les footballeurs auront peut-être déserté l’application, un peu à contrecœur. «C’est vrai que les footballeurs ne sont pas forcément faciles d’accès, mais en l’occurrence, ils font un pas vers les gens, note Kilian Pagliuca. Si, en retour, ils se font insulter ou piéger… Au final, il y a plus de problème qu’autre chose avec ce service.» Certains, comme Jordan Blaise (Cardiff City, formé à Bordeaux), ont déjà choisi de se mettre en scène sur Twitter en supprimant Periscope de leur smartphone, vidéo à l’appui, et quelques mots qui sonnent comme un appel à la prudence: «Best option #NoProblem.»

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