Football

La perpétuelle réinvention des Bleus

Le sélectionneur Didier Deschamps traîne une réputation de conservateur peu justifiée: pour essayer d’atteindre la finale de la Coupe du monde deux ans après avoir perdu celle de l’Euro, son équipe de France a changé de visage(s). Elle affronte la Belgique ce mardi

Cela fait quelques jours que Didier Deschamps se lâche. Après le grand huit émotionnel du huitième de finale contre l’Argentine (4-3), le sélectionneur de l’équipe de France savourait sa fierté sans retenue. «C’est pour des moments de bonheur comme celui-ci que je fais ce métier», lançait-il ravi à un parterre de journalistes qui venaient de l’applaudir à son entrée dans la salle. Une petite semaine plus tard alors que la victoire se dessinait contre l’Uruguay (2-0), il transcendait son naturel réservé pour se montrer plus complice que jamais avec ses joueurs, un large sourire dessiné sur son visage.

Didier Deschamps se lâche, parce qu’il a d’ores et déjà réussi. A faire parler les résultats, et taire les critiques. Il a hissé ses Bleus dans le dernier carré de la Coupe du monde (ils affrontent la Belgique ce mardi à 20 heures), ce qui constituait l’objectif officiellement défini par sa fédération. Et il a déchiré son image de coach aux idées fixes et à l’ambition limitée pour oser les tâtonnements, les changements, les paris.

Lire aussi: En football, la révolution belge

L’équipe de France est aujourd’hui favorite pour la victoire finale en Russie. Les éliminations précoces de l’Allemagne, de l’Espagne et du Brésil n’y sont bien sûr pas étrangères. Mais elle le doit aussi à la capacité de réinvention perpétuelle de son entraîneur.

Neuf «survivants»

Le champion du monde 1998 traîne une réputation de conservateur peu justifiée. Des 23 joueurs qui avaient atteint la finale de l’Euro 2016 (défaite 1-0 contre le Portugal en prolongations), Didier Deschamps n’en a emmené que 9 au Mondial deux ans plus tard. Cela tient à la fin de cycle d’une génération (André-Pierre Gignac, Christophe Jallet, Yohan Cabaye) et à l’émergence d’une relève (Ousmane Dembélé, Kylian Mbappé, Presnel Kimpembe), mais aussi à la capacité d’arbitrage du sélectionneur.

Mon équipe est très jeune. Mais cela n’a pas que du négatif: mes hommes ont pour eux leur insouciance

Didier Deschamps.

Moussa Sissoko n’est pas trop vieux (28 ans), Anthony Martial n’est pas hors de forme (45 matchs et 11 buts la saison dernière avec Manchester United), Kingsley Coman n’est ni l’un ni l’autre, mais aucun de ces footballeurs n’est du voyage en Russie. Didier Deschamps tâche d’être sensible aux fulgurances de l’instant, autant qu’aux garanties du vécu. «J’ai toujours essayé de choisir des individualités avec des personnalités différentes, de façon à ce que la diversité nous rende plus forts. J’ai ouvert la porte à la jeune génération tout en veillant au bon amalgame avec les anciens, dans le but de maintenir un équilibre», expliquait-il début juin au Matin Dimanche.

Lire aussi: Kylian Mbappé, comme une éclipse

Ces douze derniers mois, Didier Deschamps a appelé 35 joueurs avant d’arrêter sa sélection. Au seul poste de latéral gauche, il a testé Layvin Kurzawa, Jordan Amavi et Lucas Digne avant de convoquer Benjamin Mendy et Lucas Hernandez. Et c’est ce dernier, 22 ans, aucun match officiel en équipe de France avant la Coupe du monde, qui est titulaire depuis la première rencontre contre l’Australie. Sur le flanc droit de la défense, son homologue Benjamin Pavard n’est ni plus âgé, ni plus capé. Mais ses prestations depuis le début du tournoi ont fait oublier son manque d’expérience.

L’insouciance de la jeunesse

Des 32 équipes en Russie, la France était la cinquième plus jeune avec 26,4 ans de moyenne d’âge. Des seize qualifiées pour les huitièmes de finale, elle était la troisième dont les joueurs cumulaient le moins de sélections (582). Seuls les Japonais (546) et les Anglais (465) étaient plus «bleus» que les Bleus. «Lors de notre premier match contre l’Australie, cinq joueurs ont fait leurs débuts en Coupe du monde. Lors de notre deuxième match contre le Pérou, cinq autres joueurs ont fait leurs débuts en Coupe du monde. Mon équipe est très jeune. Mais cela n’a pas que du négatif: mes hommes ont pour eux leur insouciance», glissait, avant la partie contre l’Argentine, Didier Deschamps.

Lire aussi: Didier Deschamps, cuir épais

Sa capacité à remodeler son équipe de France ne se limite pas au choix des joueurs. Depuis son entrée en fonction en 2012, l’ancien milieu défensif a fait évoluer sa formation en 4-4-2, en 4-3-3, en 4-5-1. Il ne se revendique d’aucune école tactique, d’aucune philosophie de jeu, préférant le pragmatisme aux idéaux. «La complémentarité entre les joueurs est plus importante que le schéma», lançait-il au Temps en 2016. En Russie, il a misé d’entrée sur un trio offensif Dembélé-Mbappé-Griezmann alléchant mais, pas convaincu par son rendement, il a rebrassé les cartes pour réinstaller la tour Olivier Giroud en pointe. Moins sexy, mais plus à même de relayer pour Griezmann (en retrait) et Mbappé (sur l’aile).

Montée en puissance

En cinq matchs depuis le début du tournoi, Didier Deschamps a utilisé 21 de ses 23 joueurs. Dix-neuf ont été titularisés. Mais malgré ce turn-over assez intense, l’équipe de France semble monter en puissance. Efficace à défaut d’être impressionnante lors du premier tour, elle a exhibé son caractère et sa puissance offensive pour venir à bout de l’Argentine, puis son sang-froid et son réalisme pour dompter l’Uruguay.

Consulter tous nos articles sur la Coupe du monde

La cohérence du parcours tient dans les responsabilités confiées à quelques cadres. Quatre ans après avoir été désigné coupable de l’élimination des Bleus en quarts de finale du Mondial brésilien pour un marquage lâche contre l’Allemagne (1-0), Raphaël Varane a muté en patron de la défense française. A mi-terrain, N’Golo Kanté impressionne le monde entier par son volume de jeu. En attaque, Antoine Griezmann et Kylian Mbappé font planer une menace permanente.

A force d’essais, d’ajustements, d’expérimentations, Didier Deschamps a construit un collectif qui permet à ses individualités les plus en forme de se mettre en évidence, et de porter les Bleus aux portes d’une nouvelle finale de Coupe du monde.

Publicité