Entre football et Formule 1, le cœur des Brésiliens ne balance plus vraiment. A quelques semaines – 74 jours exactement ce samedi comme l'égrène au quotidien la télévision locale – du début du Mondial 98 en France, c'est bien le sort de la «seleçao» qui occupe les commentaires de la rue et rien d'autre, surtout après sa victoire contre l'Allemagne mercredi dernier.

D'ailleurs il n'est quasiment plus un panneau publicitaire dans Sao Paulo ou dans les autres grandes villes du pays qui n'évoque pas la «Copa» de juin prochain. Alors, il ne reste plus beaucoup de place pour les annonceurs de la Formule 1, aussi puissants soient-ils. L'époque où le visage souriant et conquérant d'Ayrton Senna illuminait les murs de la capitale pauliste semble lointaine. Et pourtant quatre ans bientôt après la mort du pilote élevé au rang de Dieu par tout un pays, il se trouve toujours quelques amis admirateurs pour faire le pèlerinage au cimetière de Morumbi, au centre duquel repose le triple champion du monde pauliste.

Un deuil infini

Pour ce qui est de la Formule 1, la foi n'y est plus vraiment. Le Brésil s'est réveillé et a compris qu'il était vain de chercher un nouveau Senna chez ces jeunes pilotes. Celui qui fut sacré trois fois champion du monde chez McLaren était unique, et irremplaçable, tout simplement. Le vide laissé au lendemain du sinistre 1er mai 1994 d'Imola, était sans doute trop grand pour que l'immense Brésil accepte de renoncer à la ferveur des jours de grands prix. Les supporters ont alors cherché un nom sur lequel reporter leur enthousiasme. Rubens Barrichello, lui aussi né à Sao Paulo. Il a reçu sans vraiment le vouloir cet héritage trop lourd pour lui. Senna avait joué le rôle du parrain lors de son arrivée en F1. Barrichello n'a jamais remplacé Senna dans le cœur de ses compatriotes et la passion s'est émoussée. Il est passé à côté de sa carrière et pilote aujourd'hui sous les couleurs du Stewart Racing avec la modeste ambition de terminer les courses dans les points et le rêve de renouveler son exploit du Grand Prix de Monaco 1997 lorsqu'il était monté sur le podium.

Le Brésil a connu des champions du monde de la dimension d'Emerson Fittipaldi dans les années 70, puis Nelson Piquet au début de la décennie suivante et enfin Ayrton Senna qui a marqué à jamais l'histoire de la Formule 1. Les quelques points glanés au hasard des courses du championnat par des coureurs sérieux mais limités ne peuvent suffire à entretenir la flamme. Alors le Brésil regarde l'avenir et espère. Tout comme les spectateurs attendus ce week-end à Interlagos et qui ne manqueront pas d'apercevoir devant l'entrée du circuit de Sao Paulo la fameuse «Escola de pilotagem» et par laquelle passent chaque année les apprentis champions. Depuis l'époque des frères Fittipaldi et autres Carlos Pace, ceux qui espèrent conquérir le monde, un volant en mains, connaissent la marche à suivre. Des débuts en karting dès l'âge de 10 ans, puis le passage obligé dans une école de pilotage avant de s'essayer à l'automobile dans des petites formules monotypes. A ce stade une première sélection s'effectue par le talent mais aussi les sponsors que sont capables de réunir sur leurs noms les champions en herbe. C'est ensuite l'exil obligatoire vers l'Angleterre, l'Allemagne ou l'Itatie pour se frotter aux adversaires européens de la Formule Ford puis de la Formule 3. Un jeune pilote peut alors espérer attirer l'attention d'un manager de la Formule 1.

Quelques Brésiliens en sont là et ont déjà un pied dans le saint des saints. Le talent et l'ambition de ces jeunes gens pourraient très vite pousser leur compatriote Rubens Barrichello ou l'anecdotique Ricardo Rosset vers la Formule Indy où la plupart des anciens pilotes de F1 brésiliens effectuent une honorable deuxième carrière.

Le plus près du but semble être aujourd'hui Ricardo Zonta, qui a signé un inattendu contrat de pilote essayeur chez McLaren, avec l'assurance d'effectuer quelques séances d'essais, ce qui lui laissera le temps de disputer quelques courses de Formule 3000 et du championnat GT. Le petit mais tonique Max Wilson a décroché le même genre de pompon, mais chez Williams après avoir effectué cet hiver des essais concluants avec l'écurie championne du monde. Il partagera ce privilège avec un autre Sud-Américain, le Colombien Juan Pablo Montoya.

De sérieux espoirs

Mais d'autres Brésiliens à peine sortis de l'adolescence se placent déjà dans le sillage de leurs aînés. Enrique Bernoldi, engagé dans le championnat de Formule 3 britannique mais qui regarde déjà avec envie vers la F1 alors qu'il vient tout juste de fêter ses vingt printemps. Ou Marcelo Battistuzzi, qui à 21 ans a remporté le championnat d'Europe de Formule Opel et bénéficiera cette saison du soutien d'Alain Prost au sein de l'écurie Apomatox de Formule 3000. Ces quelques noms prouvent que la filière brésilienne n'est pas tarie et qu'un jour peut-être, les Brésiliens seront repris par leur passion folle pour un héros de la formule 1.