Portrait

A la pétanque, Maiki Molinas est l’as du carreau

Le Genevois est le nouveau champion du monde. Un exploit réalisé à l’âge de 23 ans face à la légende des boulistes

C’était le 5 mai dernier à Almeria, dans le sud de l’Espagne. Une finale opposant Maiki Molinas à Henri Lacroix, la légende de la pétanque, 12 fois champion du monde (en tête à tête, doublette et triplette). Ce jour-là, il s’agit d’un tête-à-tête, lors des Championnats du monde. Le Genevois de 23 ans face au Varois de 44 ans. Qui vite mène 12 à 3. Les 2000 spectateurs jugent que la partie est pliée. Le Suisse réussit alors l’impossible au prix d’une improbable remontada. Il l’emporte 13 à 12. Est champion du monde.

Le soir même, il était de retour au pays, attendu à l’aéroport de Cointrin par une cinquantaine de supporters et quelques cloches. Le jour d’après, un repas au restaurant pour fêter ce titre. Le mardi, dès 7h, il était de retour au travail. Maiki Molinas est paysagiste, «un travail qui entretient le physique et le mental», dit-il. La vie a repris son cours. Il n’est pas plus riche qu’avant (aucune prime n’est versée au meilleur mondial), pas beaucoup plus connu (malgré un passage dans le TJ de Darius Rochebin), mais semble très heureux.

Il est arrivé ce jour-là les mains dans les poches, flanqué du t-shirt arc-en-ciel de champion du monde. Fine barbe, coiffure soignée, œil souriant. Rendez-vous a été pris au boulodrome des Arbères à Meyrin. On croyait que le jeune pétanquiste avait réalisé son rêve le plus fou en décrochant le titre mondial. Erreur. Il vise encore plus haut: «Je voudrais gagner la Marseillaise.»

Un ascendant prestigieux

La Marseillaise, c’est le plus grand concours international en triplettes. Elle se tient chaque année dans la cité phocéenne, pendant cinq jours au début de juillet. Quinze mille compétiteurs en tout, 5000 triplettes, 150 000 spectateurs. Louis Molinas, le grand-père de Maiki, l’a gagnée en 1992. «L’emporter associé à mon père et mon oncle serait extraordinaire», confie le jeune homme.

Il y a tant de joueurs de très haut niveau en France que les chances me paraissaient nettement supérieures d'être sélectionné en m'alignant pour la Suisse.

Car la pétanque est une histoire de famille chez les Molinas. Si la maman est Bernoise et a grandi un peu éloignée du cochonnet, le papa Joseph dit Mamour, un Marseillais d’origine espagnole, pointe ou tire depuis qu’il sait marcher. Idem pour Maiki. «Quand j’ai eu le titre à Almeria, je me suis souvenu de quand j’étais petit, on jouait avec les cousins et la dernière boule à lancer était celle qui allait me donner le titre de champion du monde.»

Dans toute la France

Il a un frère qui lui aussi est très habile la boule à la main. «On est né à 20 minutes d’intervalle, c’est un faux jumeau, il est gaucher et moi droitier, il est pointeur et moi tireur, nous sommes différents», précise Maiki. Il a gravi tous les échelons, de minime à l’élite en passant par les catégories cadets et juniors, a gagné à trois reprises l’International jeunes de pétanque d’Annecy, compétition qui réunit les meilleurs espoirs du monde entier. Qui sont avant tout Français, ce jeu étant très pratiqué dans tout l’Hexagone, depuis le Vieux-Port à Marseille en passant par la place Bellecour à Lyon, le jardin du Luxembourg à Paris et les remparts de Saint-Malo.

L’autre pays de la pétanque, c’est… la Thaïlande, avec plus de deux millions de pratiquants. «C’est à cause de la reine qui, dans les années 1980, a vu des joueurs en Suisse et a importé ce sport chez elle en montrant aux militaires comment ça se jouait», croit savoir Maiki. Autres nations «boulistes»: l’Argentine, Madagascar (championne du monde en 2016), l’Italie, l’Espagne et les pays du Maghreb. Double-national franco-suisse, Maiki Molinas a sorti son passeport helvétique lorsqu’il a fallu choisir un pays. «Il y a tant de joueurs de très haut niveau en France que les chances me paraissaient nettement supérieures d’être sélectionné en m’alignant pour la Suisse», justifie-t-il.

Au-delà du pastis

C’est ainsi que la Confédération, qui n’en possède pas tant que ça, a, depuis un mois, un nouveau champion du monde. Aucune célébration à l’échelle nationale pour Maiki. A Genève, tout de même une petite réception à l’initiative du maire, Sami Kanaan. Mais pas un seul franc suisse dans l’escarcelle du champion. Cela ne l’émeut pas. Il a son travail, la société Boulenciel, qui le soutient un peu financièrement ainsi qu’une marque de montre. Son objectif n’est pas de s’enrichir mais de promouvoir un sport «qui ne doit pas se réduire à une partie au camping, une boule dans la main, un verre de pastis dans l’autre».

Il poursuit: «C’est un vrai sport, qui requiert beaucoup de concentration, un mental solide, des heures d’entraînement et pas d’alcool.» Du 13 au 16 juin, il s’est aligné à l’Odyssée des champions à Montpellier, où 12 champions du monde se sont affrontés en tête à tête. Moyenne d’âge: 45 ans. Maiki fait un peu gamin, mais sa victoire en Espagne face au roi Lacroix l’a grandi. Il est désormais respecté. Et craint. Il le sera davantage en juillet 2020, puisque les Mondiaux n’auront pas pour cadre la côte méditerranéenne mais Prilly, dans la banlieue lausannoise. «Gagner à la maison, ce serait pas mal», juge le jeune bouliste.


Profil

1995 Naissance à Ambilly, en Haute-Savoie.

2006 Meilleur jeune joueur du monde.

2015 Vice-champion d’Europe.

2019 Champion du monde.

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