Tout le monde a déjà joué aux boules. Alors la comparaison est pratique pour décrire l’enjeu d’une partie de curling: «C’est comme à la pétanque: le but est d’être le plus près possible du centre de la maison.» Les deux sports se ressemblent: ils sont accessibles à toutes les générations, reposent sur une précision chirurgicale dans un nombre très restreint de gestes techniques et font la part belle aux choix stratégiques.

Mais si la pétanque permet d’expliquer le curling, le curling est olympique depuis 1998 quand la pétanque attend encore son tour. Elle espère bien qu’il viendra en 2024. Depuis deux ans, la pétanque, la boule lyonnaise et la raffa (un jeu originaire d’Italie similaire aux deux autres), réunies sous la bannière de la Confédération mondiale des sports de boules (CMSB), sont officiellement en campagne pour intégrer le programme des JO de Paris.

165 pays jouent aux boules

Leurs ambitions olympiques remontent bien plus loin dans le temps. La CMSB est reconnue par le CIO depuis 1986, et les boules devaient intégrer le programme des Jeux de Barcelone en 1992 comme sport de démonstration. Mais des dissensions au niveau des instances du sport avaient fait capoter le projet.

La flamme olympique a été ravivée en 2014 par l’arrivée de Claude Azéma à la tête de l’organisation: «Je crois que nous méritons largement d’être aux Jeux olympiques, explique-t-il au Temps. Nos trois disciplines comptent 262 fédérations nationales réparties sur 165 pays. Plusieurs centaines de millions de personnes jouent aux boules à travers le monde.» Des pays aussi divers que Madagascar, l’Italie, la Thaïlande ou le Bénin comptent certains des meilleurs joueurs du monde. «En plus, le coût des infrastructures et équipements nécessaires est très bas, notre sport comprend des épreuves mixtes, et il a un impact négligeable sur l’environnement, des aspects devenus importants pour le CIO», détaille le président.

Campagne sans le sou

En 2024, les JO auront lieu en France, berceau de la pétanque. C’est le moment ou jamais d’intégrer le programme. «Les stades seraient pleins, il y aurait un grand engouement autour de nos disciplines. Cela compte pour le comité d’organisation des joutes parisiennes. Et c’est à lui de proposer au CIO de potentielles nouvelles disciplines», poursuit Claude Azéma, plein d’espoir.

Pour autant, la bataille n’est pas gagnée d’avance. Le dirigeant multiplie les voyages – il était à Pyeongchang – pour assurer l’indispensable lobbying auprès des personnages influents du monde du sport. Le tout avec des moyens financiers très limités qui conditionnent le travail de Marc Guérin, directeur de l’agence LunaCom, qui pilote toute la communication du comité de campagne: «Notre grande chance, ce sont les réseaux sociaux, qui nous permettent de mobiliser les licenciés des sports de boules.»

La page Facebook de la candidature, Boules Sport 2024, est suivie par plus de 42 000 personnes et alimentée quasi quotidiennement. Dans les publications récentes, d’innombrables photographies de larges groupes d’anonymes des quatre coins du monde, mais aussi plusieurs célébrités: Martin Fourcade, Richard Virenque, Nikos Aliagas… Tous posent en tenant devant un de leurs yeux une boule stylisée symbolisant les trois disciplines de la CMSB. «Ce geste est devenu notre point de ralliement, souligne Marc Guérin. Depuis 2015, 4 millions de personnes ont posé ainsi.»

Sport de camping

Cette dimension ultra-populaire a son revers: beaucoup voient la pétanque comme un passe-temps plus que comme un sport à part entière, et assimilent les boules aux vacances en Provence, un bon verre de pastis jamais très loin du cochonnet… «Cette image est très difficile à combattre en Suisse aussi, déplore Raoul Bortolotti, vice-président de la Fédération suisse de pétanque. Le badminton avait aussi cette réputation de sport de camping mais son arrivée aux JO a redoré son blason. On espère qu’il va en être de même pour nous.»

Le clip officiel de la campagne

«Pour accroître notre légitimité, le soutien de grands champions d’autres sports, comme Martin Fourcade, est essentiel. Mais nous devons aussi mettre en avant nos propres champions, leur donner la parole et de la visibilité», estime Marc Guérin. Dans cette optique, la diffusion régulière des compétitions de pétanque les plus prestigieuses par la chaîne L’Equipe, dont les audiences vont croissant, permet de montrer aux curieux la régularité hallucinante des «stars» Dylan Rocher, Marcel Biot ou Philippe Suchaud.

Je m’attends à ce que 15 ou 20 autres sports soient sur les rangs, et le CIO a annoncé qu’il n’en intégrerait que deux ou trois en 2024

Claude Azéma, président de la CMSB

La création imminente d’un Tour mondial des sports de boules, qui sera annoncée en avril, s’inscrit aussi dans ce processus de mise en avant du haut niveau. Le concept rappelle le tennis et ses Grands Chelems: quatre grands rendez-vous annuels dans quatre grandes villes du monde (le premier aura lieu à Rome cet automne), le tout accompagné d’un ranking similaire à celui de l’ATP. Avec une réflexion sur le format même des compétitions: en se jouant au temps plutôt que jusqu’à 13 points, la pétanque veut faciliter la vie des diffuseurs, que des matches à rallonge mettent au défi.

Lobbying, recherche de soutiens, travail sur l’image, vulgarisation, développement du haut niveau et clins d’œil appuyés aux chaînes de TV: les sports de boules mettent tout en œuvre pour atteindre le rêve olympique. Ils ne sont pas les seuls. «Je m’attends à ce que 15 ou 20 autres sports soient sur les rangs, et le CIO a annoncé qu’il n’en intégrerait que deux ou trois en 2024», s’inquiète Claude Azéma.

La France de Macron

La concurrence comprendra certainement des sports avec un public et une image beaucoup plus jeunes, à l’instar de l’e-sport. Pour Patrick Clastres, historien du sport à l’Université de Lausanne, ces derniers partent avec l’avantage. «Les arguments en faveur des sports de boules sont tout à fait recevables. Ils remplissent à mon sens tous les critères olympiques. Mais ils ont un déficit d’image considérable et un public plutôt âgé, alors que le CIO cherche aujourd’hui à rajeunir son audience.»

Pour lui, les boules appartiennent en plus à une vieille France dont le comité d’organisation de Paris 2024 ne tient pas à se revendiquer. «La tradition, l’image franchouillarde, ce n’est pas l’esprit du gouvernement Macron, qui est beaucoup plus tourné vers la modernité et les nouvelles technologies.» Selon Patrick Clastres, le vent de renouveau qui souffle sur les Jeux olympiques risque moins de profiter à la pétanque que de nuire au curling, à son rythme plan-plan et à ses champions pas forcément tout jeunes…