«Ce sera un match particulier. Je pense que la caméra sera braquée de temps en temps sur moi. Il faudra que je soigne mon maquillage.» Peter Lundgren savait que ce mardi 25 janvier 2011 ne serait pas un jour comme un autre pour lui, que son cœur allait s’offrir des accélérations non maîtrisées en regardant Stanislas Wawrinka, son nouveau poulain, affronter (la nuit dernière) Roger Federer, son ancien protégé, pour une place en demi-finale de l’Open d’Australie. Même si l’heure n’est plus à l’ambivalence, il savait que ce match aurait une saveur particulière. «Ce n’est jamais facile de voir mon joueur face à Roger. Mais c’était plus pénible avant. Notamment en 2005, quand Marat a affronté Roger ici à Melbourne. C’était très dur. Mais c’était il y a plusieurs années.»

Depuis plus de 20 ans, Peter Lundgren, yeux bleus perçants, promène son physique de baroudeur sur les courts. C’est en coachant que cet ancien joueur a construit sa réputation. Celle d’un entraîneur proche et à l’écoute de ses joueurs. Conscient du rôle essentiel du mental en tennis, il possède cette faculté consistant à suivre le chemin de pensée de ses protégés. Aussi tortueux soit-il.

Outre Federer et Wawrinka, Lundgren a travaillé aux côtés de Marcelo Rios, Marcos Bagh­datis, le jeune Grigor Dimitrov et Marat Safin. Avec ce dernier, il a joué le rôle de guérisseur d’âme, de redresseur d’idées noires. Le Russe voulait tout arrêter quand Lundgren est arrivé en sauveur. C’était en novembre 2004. Il ne se remettait pas de son élimination au premier tour de l’US Open. «Ce fut l’un des pires cauchemars de sa carrière. Il a fallu lui remonter le moral et le mettre devant ses responsabilités», se souvient le Suédois. «Je lui avais dit: «Si tu continues, tu vas te détruire. Arrête de t’apitoyer sur ton sort. Travaille, investis-toi à 100% dans ton job, et amuse-toi sur le court. Ça ira forcément mieux.»

Safin avait écouté et suivi ces conseils, qui lui avaient permis de retrouver la voie de la résurrection. «Il s’était soudain rendu compte qu’il pouvait à nouveau rivaliser avec le gratin mondial», ajoute Lundgren, précisant que Marat était le plus cérébral de ses joueurs. Et Rios le moins agréable. «Nous avons eu de bons résultats ensemble, mais il était difficile à coacher. Je ne savais jamais s’il comprenait ce que je lui disais. Avec Stan, on échange par le regard. C’était pareil avec Roger. Alors qu’avec Rios, c’était dur de communiquer. Ce n’était pas la personne dont la compagnie fut la plus agréable.»

Lundgren aime passer du temps avec ses joueurs, partager des moments de complicités hors du court. «Ma relation avec Roger était à peu près la même que celle que j’ai avec Stan. Si ce n’est que Stan est un homme mûr et que Roger était très jeune. Nous faisions tout ensemble et on se marrait bien. C’est le cas aussi avec Stan.»

Le Suédois a coaché Federer entre 2000 et 2003, pendant la période charnière où le Bâlois est passé d’apprenti champion à numéro deux mondial. Avec Wawrinka, Lundgren vit aussi un moment clé. Son arrivée au côté du Vaudois a été synonyme de changements rapidement visibles à l’US Open, où il a atteint pour la première fois le stade des quarts de finale dans un tournoi du Grand Chelem. Le Suédois a réussi à le convaincre qu’il était prêt à affronter les meilleurs. Et il l’a prouvé en battant Andy Murray. «Dans une carrière, il y a toujours un match repère capital. Ça passe ou ça casse. C’était pareil avec Roger contre Sampras. Ça te situe sur la carte et tout le monde sait qui tu es», explique le coach.

Personnage atypique ayant connu quelques déboires, notamment avec la Fédération anglaise de tennis en raison d’un penchant trop marqué pour l’alcool à un moment où son père était très malade, le Suédois, père de deux enfants, partage sa vie entre Aarberg, dans le canton de Berne, et Hunnebostrand, en Suède, où vit sa famille. Pour le reste, celui qui vient de renoncer à ses légendaires cheveux longs ne s’épanche pas sur lui-même. Sa force? «Ouh là! Je déteste parler de moi. Disons que j’ai une grande expérience. J’ai travaillé avec de grands joueurs et ai été joueur moi-même. Ça aide. Je parviens bien à cerner les faiblesses et j’aide à les gommer. C’est peut-être cela ma force.» Ce qui l’a poussé à devenir entraîneur? «J’aime bien aider les gens.» Son style? «Je ne sais pas s’il est très différent de ce que font les autres coaches. Je suis proche de mes joueurs et je leur dis ce que je vois.» Chez Wawrinka, il a vu un potentiel mal exploité. Une gnaque refoulée. «Je lui ai dit que je le trouvais trop tendre, trop gentil. Qu’il pouvait l’être en dehors, mais que sur le court, il était là pour gagner.» Et ça a marché. Le Vaudois s’est mué en combattant déterminé. «Il est plus agressif, il a plus d’appétit sur le court. Il a davantage confiance en lui et est plus fort mentalement. Avant, il jouait bien, mais n’était pas constant. Il ne montrait pas qu’il voulait gagner. Maintenant, il est plus présent, lève le poing, se bat. Il est devenu une bête et c’est ce qu’il doit être.»

Comme il l’avait fait avec un Federer en éclosion et un Safin en remise en question, Lundgren a su parler à Wawrinka pour l’aider à réveiller le meilleur de lui-même.

NDLR. Cet article est initialement paru le 25 janvier 2011 précédé de cette introduction:

Le Suédois, actuel entraîneur de Stanislas Wawrinka, ancien mentor de Roger Federer et Marat Safin, a cette capacité de comprendre ce qui se passe dans la tête de ses protégés, et de leur donner confiance en eux. Rencontre à l’Open d’Australie