Athlétisme

Peter Norman, cinquante ans et 20 secondes

Le médaillé d’argent du 200 m des JO de Mexico n’était pas que «le troisième homme» du podium le plus célèbre de l’histoire du sport. En le décorant à titre posthume, le gouvernement australien vient d’achever sa réhabilitation

S’agissant d’honorer un sprinter, on peut parler d’un temps de réaction particulièrement long. Le 28 avril, le gouvernement australien a décoré l’ancien athlète Peter Norman de l’Ordre du mérite. Onze ans après sa mort et cinquante ans après des faits qui, longtemps, lui furent reprochés.

Peter Norman est depuis le 16 octobre 1968 le recordman d’Australie (et même d’Océanie) du 200 mètres. Il réussit ce jour-là un chrono de 20''06 et améliore de près d’une demi-seconde son record personnel. Cet exploit, réalisé dans les conditions particulières de Mexico (altitude élevée, fort vent favorable, nouvelle piste synthétique en tartan), le propulse sur la deuxième marche du podium des Jeux olympiques, entre les deux Américains Tommie Smith (premier, record du monde en 19''83) et John Carlos (troisième, 20''10).

Si l’histoire s’était arrêtée là, Peter Norman ne serait plus aujourd’hui qu’une ligne dans un livre de statistiques. Il est tout le contraire. Une image bien plus qu’un nom. Une silhouette sur l’une des photos les plus célèbres de l’histoire du sport. Et un surnom: «le troisième homme».

Il n’a rien vu de la scène

Le 17 octobre 1968, au lendemain de sa course, Norman s’apprête à recevoir sa médaille, toujours en compagnie de Smith et Carlos, qu’il découvre en plein conciliabule. Ils ont déjà refusé la présence d’Avery Brundage, le très conservateur président du CIO. Ils veulent faire du podium une tribune pour dénoncer le martyre des Noirs aux Etats-Unis. L’Australien s’approche. «Crois-tu aux droits de l’homme?» l’interroge Tommie Smith. «Oui», répond Peter Norman. «Et crois-tu en Dieu?» – «De tout mon cœur!»

John Carlos lui tend alors un badge de l’Olympic Project for Human Rights (OPHR), dont il est l’un des fondateurs. Norman accepte sans hésiter de le porter. «Il était très croyant, issu d’une famille engagée depuis des générations dans l’Armée du salut. Et l’ostracisme dont souffraient les Noirs d’Amérique lui rappelait le sort des Aborigènes en Australie. C’est en toute conscience qu’il s’est solidarisé avec les deux Américains», dira son neveu Matt Norman en 2006 au Monde.

Sur le podium, Tommie Smith lève le poing droit, John Carlos le gauche. Chacun porte un gant noir. John Carlos a oublié les siens; c’est Peter Norman qui leur suggère de se partager la paire de Tommie Smith. L’image fait le tour du monde, mais Norman ne voit rien. Les trois hommes se sont tournés vers le drapeau américain et le voici devant. Face à lui, l’interprète du Star-Spangled Banner s’interrompt de stupéfaction.

La sortie du stade, sous les huées, est houleuse, la conférence de presse chahutée. Les Américains s’expliquent, l’Australien les soutient. Smith et Carlos sont expulsés du village olympique, préambule à une longue suite de représailles, menaces, ennuis. Peter Norman est convoqué par son chef d’équipe. «Considère-toi comme sévèrement réprimandé», lui dit-il. Mais au pays, son geste passe moins bien. On ne le boycotte pas mais on lui met des bâtons dans les roues. Il n’est pas retenu pour les Jeux de Munich en 1972.

En 2000, à quelques semaines des Jeux de Sydney, Marc David de L’illustré le retrouve dans une banlieue sans grâce de Melbourne. Peter Norman a un petit boulot, un problème à une jambe et un billet pour la finale du 200 m qu’il s’est payé lui-même. Il a revu Smith et Carlos en 1993, aux Etats-Unis. C’était, dit-il, comme s’ils ne s’étaient jamais quittés.

Réunis à ses obsèques

Ils sont de nouveau réunis en 2006. Et comme sur le podium de Mexico, Peter Norman ne voit pas ses amis. Il est mort, le 3 octobre, à 64 ans. Crise cardiaque. Tommie Smith et John Carlos font le voyage et portent son cercueil. Aux obsèques, John Carlos dira, à propos de ce moment qui les lia au-delà de la mort: «Je pensais voir la peur dans son regard. Je n’y vis que de l’amour. Jamais il n’a détourné les yeux ou la tête.» «Ce qu’il a fait, aucun athlète blanc américain ne l’aurait fait», estime Tommie Smith.

La réhabilitation de Peter Norman est en marche. Peu à peu, le monde découvre que le jeune homme propret qui se tient bien droit n’est ni un figurant ni le représentant de cet ordre blanc que Smith et Carlos dénoncent, mais bien un acteur conscient et courageux de ce qui se joue autour de lui. En 2008, son neveu Matt Norman réalise un documentaire qui rend toute sa place au «troisième homme», qui d’ailleurs s’était classé deuxième!

En 2012, le gouvernement australien présente des excuses «pour le traitement qu’il a reçu à son retour en Australie, et l’incapacité à reconnaître pleinement son rôle». Samedi dernier, Peter Norman a reçu l’Ordre du mérite. «Une récompense en retard», a reconnu le président du Comité olympique australien.

Le plus bel hommage à Peter Norman se trouve en Californie. A l’Université de San José, une statue inaugurée en 2003 reproduit la célèbre image du podium de Mexico. A un détail près: le «troisième homme» n’y apparaît pas. Sur la deuxième marche, une plaque honore l’attitude de Peter Norman mais la place est libre, invitant chacun à s’engager et à s’interroger. Qu’auriez-vous fait à sa place? Lui l’a fait.

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