Jusqu’où ira Peter Sagan? A 22 ans, le Slovaque balaie son premier Tour de France en tornade. Vainqueur de trois étapes, maillot vert, le coureur de l’équipe Liquigas fait déferler sur les puncheurs un talent hors norme, où la puissance et la dextérité le disputent au sang-froid. Et si les victoires décrochées en 2010, alors qu’il abordait le monde professionnel, avaient attisé l’idée qu’il serait sans doute plus difficile de confirmer, Peter Sagan est aimanté au succès. Cette saison, il s’est imposé cinq fois au Tour de Californie, quatre au Tour de Suisse. Hier, à la veille d’une étape pour sprinters, le Slovaque disait commencer «à se préoccuper un peu de la fatigue», il soulignait la «nécessité de bien gérer son temps et sa récupération», dans une «course très dure, où tout le monde va constamment très vite». Et pourtant, il est plus que jamais favori dans la course au maillot vert.

Véritable attraction de ce Tour de France 2012, Peter Sagan capte les curiosités. Chaque matin, il détaille ses impressions et les extravagances déployées au moment de franchir la ligne en vainqueur. «C’est à cause du spectacle que j’aime le cyclisme», nous soufflait-il à Mâcon avant de s’éclipser pour signer la feuille de départ. «Je ne veux pas seulement gagner, je veux faire le show pour que les gens me connaissent, et pour offrir quelque chose au public.» Patron de la Liquigas, Paolo Zani observait le Slovaque enfourcher son vélo siglé «Tourminator» et affublé d’une sonnette offerte par des spectateurs. «Peter est le Valentino Rossi du cyclisme! Il a un esprit blagueur, la légèreté et l’inconscience de son âge. C’est un personnage hors du commun à tout point de vue.» Evoquer Peter Sagan, c’est aussi déclencher des anecdotes en série. Lorsqu’il posa avec un boa constrictor en feignant d’y planter ses dents pendant un Tour Down Under; lorsque, en stage d’entraînement, il prit son frère Jurav [aussi chez Liquigas] pour haltères, lui ajoutant une encyclopédie dans chaque main pour parvenir à 70 kg. Des facéties qui ne datent pas d’hier. Arrivé en solitaire lors des Championnats du monde 2008 de VTT, Peter Sagan s’était arrêté à quelques mètres de la ligne, se retournait en portant la main en visière, et terminait son vélo à la main.

La jeunesse joufflue, Peter Sagan promène un palmarès massif. En juniors, il est notamment champion du monde et d’Europe de VTT en cross-country en 2008, médaillé d’argent et de bronze aux Championnats du monde de cyclo-cross, en 2007 et 2008. Deuxième d’un Paris-Roubaix juniors cette année-là, il déroule une maîtrise du vélo ébouriffante. Qu’on rappelle son numéro d’acrobatie au Tour de Suisse 2012 lors de sa deuxième victoire, après avoir failli chuter dans un virage. Ou ce sprint du Tour de Romandie 2010 où il termine 5e, et où on l’a vu au préalable sauter sur un trottoir. «A l’entraînement, il lui arrive de rouler sur la roue arrière, sans tenir le guidon», narrait son coéquipier Frederik Willems. Directeur sportif, Mario Scirea relève dans les acquis du VTT «cette détermination de donner le maximum sur une fraction de temps».

Jusqu’où ira Peter Sagan? Parmi la direction de l’équipe Liquigas, la question interroge. «Nous ne le savons pas», affirme Mario Scirea. «A 22 ans, il a déjà démontré ses possibilités en remportant le Tour de Pologne et celui de Sardaigne. Avoir des ambitions sur les grands tours impliquerait de changer de morphologie. Réaliste?» Son homologue, Stefano Zanatta: «Etant donné la rapidité avec laquelle il s’est développé, il est prohibitif de lui mettre une limite. C’est un coureur à découvrir. D’après ce que nous voyons aujourd’hui, il peut ambitionner toutes les classiques et les Mondiaux.» Quid des Grands Tours? «D’ici à quatre ou cinq ans, en s’entraînant et en prenant de la maturité, qui sait? Cette année, l’objectif était d’appréhender le Tour. Nous savions qu’il pouvait gagner une étape, mais nous ne voulions pas lui mettre de pression, pour que cela ne soit pas contre-productif.»

Chez Liquigas, on mise sur la patience. «Dans les autres équipes, il aurait tout de suite été aligné sur le Tour, vu ses débuts professionnels», poursuit Mario Scirea. «Nous avons laissé passer deux ans. C’était un risque de lancer un jeune de 20 ans sur une course de trois semaines. Peter est une «éponge». Il faut qu’il garde cette envie d’apprendre.» Au risque que les questions fusent comme il flingue ses adversaires – face au nombre, Ivan Basso lui a demandé l’autre jour d’attendre la fin de l’étape pour y répondre. «Il veut savoir le pourquoi de chaque chose», sourit Stefano Zanatta. «Cet hiver, il m’a accompagné au bureau pendant trois heures, et voulait comprendre tous les rouages administratifs de l’équipe. Lors du briefing matinal, c’est un des plus attentifs.»

Ses débuts dans le peloton, Peter Sagan les a vécus en «extraterrestre». «Pour lui, il a seulement son talent», estimait l’entraîneur qui l’avait aidé à venir en Italie, Paolo Slongo. En 2010, le Slovaque ne sait pas exactement quelles courses sont estampillées World Tour. Et il faut sans doute chercher dans ses origines une part de son succès. Dans les rues de Zilina, centre économique au nord de la Slovaquie, où le Tour de France n’était encore qu’un lointain écho. Le cyclisme sur route, Peter Sagan l’a découvert par un hasard presque subsidiaire. «Avec mon frère, quand on avait 9-10 ans, on ne savait pas ce que c’était. On a d’abord suivi le VTT, et ensuite, la route. Lance Armstrong avait gagné le Tour, Lance Armstrong gagnait toujours. Sur le premier que j’ai regardé, il était opposé à Ullrich et Pantani. J’ai toujours mieux aimé Ullrich.» Gamin, Peter Sagan rêve du skateboard qu’il a vu dans des films, mais la Slovaquie ne dispose pas de rampe.

A Zilina, Peter Sagan suivra donc son frère en VTT, et lui emboîtera le pas, par nécessité plus que par passion. Son entraîneur lui imposera l’entraînement sur route et sur piste – qu’il pratiquera quatre ans – pour arrondir un panel d’habiletés. «Je lui ai dit que, si je faisais de la route, il devait m’acheter un vélo!» Peter Sagan a à l’époque 11 ans, et une hardiesse qui a faim. Seul le refus de son père le détournera du downhill, dans un tête-à-tête granitique. Le gamin suspendra son vélo pendant un mois. A l’issue de sa première saison professionnelle, le Slovaque n’en faisait pas mystère: «Le VTT est toujours ce qui m’a plu le plus. Peut-être parce que c’est plus amusant, qu’il y a un peu plus d’adrénaline. Mais, quand Liquigas m’a proposé de devenir professionnel sur route, je n’allais pas refuser.»

«Je ne veux pas seulement gagner,je veux faire le show pour que les gensme connaissent»