Porrentruy, belle endormie. L’Ajoie, «Finistère» au nord-ouest de la Suisse, enclavée en France, considérée comme le bout du monde, qui stagne quand elle ne décline pas et qui compte sur l’ouverture complète de l’autoroute Transjurane, le 4 décembre 2016, pour faire mentir les clichés et s’inscrire «au centre de l’Europe», justifiant son slogan de région de Suisse «la plus proche de Paris», le TGV menant dans la capitale française en 3 heures.

C’est dans ce pays jurassien de moins de 25 000 habitants (6800 pour Porrentruy), qui se plaint de l’ombre faite par la plus dynamique agglomération de Delémont, où la convivialité est chevillée au corps et qui s’est fait un nom grâce au menu pantagruélique de la Saint-Martin et à la damassine, qu’évolue le HC Ajoie, club professionnel de hockey sur glace.

Deux promotions en Ligue A

C’est une gageure de faire vivre, parfois survivre, depuis 1973, une organisation de cette ampleur à Porrentruy. Il faut de la débrouillardise et beaucoup d’abnégation. Et des étincelles. Il y en eut, en 1982 lors de la première promotion en Ligue nationale B, en 1988 et 1992, avec deux ascensions en LNA.

Mais la vie ordinaire du HCA, ce sont aussi des relégations mortifiantes, et un espace de jeu qui se situe en Ligue B, au mieux dans le «ventre mou» quand ce n’est pas en queue de classement. La faute à la périphérie géographique, aux moyens limités, aux infrastructures d’un autre âge. Malgré l’apparente adversité, les présidents dont le mythique Charly Corbat et, depuis 1999, Patrick Hauert, portent leur club contre vents et marées.

Il y a donc aussi, dans la vie de ce petit club de province, quelques hauts faits. Sportifs et sociétaux. Le HCA qui gagne, et c’est tout un canton, fier, qui s’enflamme et s’identifie à lui. Il fallait être, samedi soir, entassé parmi les 4070 spectateurs (guichets fermés) en folie à la patinoire de Porrentruy pour communier avec une équipe sportive en transe.

Après un championnat correct sans plus, ponctué d’une cinquième place, le HC Ajoie vit une fin d’hiver euphorique. Il a d’abord sorti, en quart de finale et en six matches, le voisin pourtant mieux doté: La Chaux-de-Fonds. Puis il a terrassé, en demi-finale et aussi en six matches, l’équipe soleuroise d’Olten. En finale de Ligue B, face aux Saint-Gallois de Rapperswil, encore en LNA la saison précédente et vainqueurs du championnat régulier, Ajoie mène trois victoires à une, après son succès probant 5-1 de samedi. Il en faut quatre pour décrocher le titre de champion suisse de LNB.

Conjonction de paramètres favorables

Le HC Ajoie tire un parti maximal de paramètres favorables. Ses deux joueurs étrangers, arrivés en début de saison, ont eu besoin de temps pour faire leurs nids. Aujourd’hui, la paire canadienne Jonathan Hazen – Philip-Michaël Devos (tous deux 25 ans) brille de mille feux. Elle marque des buts, montre l’exemple en défense et déploie une énorme énergie communicative.

Le HCA compte aussi sur un coach parfaitement adapté, Gary Sheehan, fin stratège qui parvient à tirer le maximum d’un effectif certes volontaire et solidaire, mais limité. Il a ainsi dû activer de nombreuses «licences B» tout au long de la saison et faire venir à Porrentruy les jeunes des clubs partenaires de Genève et de Bienne pour compléter son effectif. On le lui a reproché, on a craint pour l’esprit d’équipe, l’identité, la solidarité.

C’est l’inverse qui s’est produit. Sentant qu’ils avaient à Porrentruy une possibilité de se mettre en évidence, à l’image du gardien genevois Gauthier Descloux, l’armada de juniors non-jurassiens a parfaitement compris qu’elle ne sortirait gagnante qu’en s’imprégnant de l’esprit ajoulot.

La prémonition de Steven Barras

Il y a encore un certain Steven Barras, qui a fait toute sa carrière de hockeyeur à Porrentruy (quinze ans) et qui a annoncé son retrait pour la fin de saison. Or, personne ne veut le voir partir et le charismatique attaquant a déclaré vouloir s’en aller «avec le titre de LNB». Il a été pris au mot par une équipe à qui tout réussit, portée par la ferveur populaire.

Nouvelle patinoire

Le parcours exceptionnel du HC Ajoie arrive de surcroît au moment opportun. Un projet de nouvelle patinoire est à bout touchant. Il faut encore boucler le financement des 17 millions nécessaires. Les résultats flamboyants auront raison des sceptiques.

Euphorique, le HC Ajoie garde toutefois les pieds sur terre. Il a renoncé à déposer un dossier de candidature pour la Ligue A. Il aurait de toute façon été recalé en raison d’infrastructures inadaptées. Mais le HCA sait aussi que la LNA est au-delà de ses capacités. Sportives et financières. C’est peut-être aussi parce qu’il joue sans pression qu’il se transcende dans les séries finales.