En marge du tournoi de Hurlingham, leurs grands bérets mous surgissent à tout moment entre les jambes d’un cheval ou au détour d’une croupe. Alors que les joueurs discutent sous la petite tente à l’effigie de leur sponsor, les petiseros s’activent un peu plus loin, vers le bosquet d’arbres où sont attachées les grappes de montures. Entre le public et la piste, ils chauffent les chevaux au galop, le taco à la main, ou les arrosent d’eau fraîche avec de grosses éponges. Un œil sur le match et un autre sur leurs protégés, ils s’activent sans relâche.

Le petiseros est la clé de voûte du polo, mais son rôle change selon le lieu, la saison. En compétition, ces grooms du maillet sont chargés de préparer, chauffer et bichonner les multiples montures des joueurs, qui en changent toutes les cinq minutes au minimum. Au quotidien, durant la saison de jeu, ils soignent et entraînent les chevaux aux alentours de Buenos Aires et repèrent ceux qui sont en forme pour les matches du week-end. Et au campo, où ils passent la moitié de l’année, ils s’occupent de l’élevage, réparent les barrières, entretiennent les champs et apprennent le métier aux jeunes.

«Ce qui fait la différence dans ce sport, c’est l’organisation des joueurs, souligne le handicap 10 argentin Marcos Heguy. Les chevaux, et les gens qui s’en occupent. Les petiseros doivent avoir du feeling. De leur travail dépendent la qualité des chevaux qui viennent de mon élevage et une part importante de ma réussite sportive. Ils doivent savoir ce que l’on veut et parfaitement connaître leurs chevaux.»

Juan Acuña, la quarantaine burinée, est petisero depuis son enfance. Il travaille pour la famille Fanelli, dans leur campo de l’Entre Rios en hiver et en été, et au Jockey Club, dans la banlieue de Buenos Aires, au printemps et en automne. «Ce que je préfère, c’est la compétition, dit-il. Car c’est là que je vois le résultat de tout le travail accompli. J’aime partager les peines et les joies de joueurs.» Parfois, Ricardo Fanelli ou ses compagnons cèdent leurs coupes aux petiseros.

Le moteur de Juan est la passion des chevaux. Il connaît chaque animal à la perfection. «Je les préfère à ma femme», s’amuse-t-il. Il les soigne, les monte et les ferre également. Il apprécie particulièrement d’apprendre le jeu aux jeunes montures: «Il faut une année pour sélectionner les meilleurs.» Au campo, il élève aussi ses propres montures sur les terres de son patron.

La vocation se transmet de génération en génération. Le père de Juan, 65 ans, travaille toujours avec les chevaux et ses fils de 9 et 11 ans montent depuis qu’ils ont l’âge d’être propres. «Bien sûr qu’ils seront petiseros, dit-il. Quoi d’autre? Ils apprennent déjà le métier.» Mais la tâche est dure. Juan porte un bandage au coude droit, un nerf coincé, selon lui. Il travaille sept jours sur sept et vit souvent loin de sa famille installée à Pilar, dans la banlieue de la capitale. A Buenos Aires, il entraîne 26 chevaux avec quatre autres petiseros.

Si Juan aime passionnément son métier, il a toujours caressé un rêve: devenir joueur professionnel. «Tous les petiseros le souhaitent, dit-il. A mon âge, ce n’est plus possible, mais il me reste mes fils.» L’Argentin est un excellent joueur, mais il n’a jamais eu de handicap. Pour cela, il aurait fallu s’inscrire à la fédération, payer des frais et disputer des tournois. Il a parfois travaillé durant l’hiver austral en Europe ou aux Etats-Unis, où la paie est meilleure. Certains petiseros parviennent à jouer en tant que professionnel. D’autres se marient et restent à l’étranger.

Juan est heureux, car son patron vient de lui annoncer qu’il allait lui acheter un équipement de cuisine pour son logement au campo. Auparavant, il déménageait ses affaires tous les trois mois et les objets se cassaient. Mi-employé, mi-ami, le petisero entretient une relation forte avec son patron. Juan n’en a eu que trois différents dans sa vie.

«Mon mari et mes fils boivent le maté, jouent aux cartes et mangent souvent l’asado avec leurs petiseros, décrit Amalia Monpelat, la femme de Ricardo Fanelli. Ils restent souvent ensemble après les matches et les entraînements.» Quand on demande à Juan quelles doivent être les qualités d’un petisero, il répond en rigolant: «Il faut bien se tenir, ne pas trop boire et faire de bons barbecues… Non, sérieusement, le plus important est l’amour pour les chevaux.»