Regard dur et bâtons fermement enfoncés dans la neige, les skieurs apparaissent à l’écran. Ils n’attendent que le bruit familier du signal du départ pour se lancer sur le Lauberhorn. Les concurrents savent ce qui les attend: deux minutes trente d’efforts monstrueux, des brûlures dans les jambes, des pointes de vitesse jusqu’à 160 km/h et, toujours, le risque d’une chute. Pour trouver la force et la lucidité nécessaires, tous se plient, dans les trente minutes qui précèdent le départ, à une série de rituels.

«Le jour de la descente, l’émotion monte progressivement depuis le réveil», raconte Didier Défago, vainqueur en 2009 à Wengen. «Mon cœur s’accélère quand nous prenons le petit train qui nous amène à la ligne de départ. Lors de la reconnaissance, certains supporters sont déjà postés le long de la piste et crient des encouragements.»

Au sommet du Lauberhorn, les skieurs s’isolent dans une salle qui leur est réservée. A l’abri du tumulte, ils se préparent, chacun à sa façon, à affronter la piste. «J’utilise ce moment pour me remémorer la course, les lignes que je dois tenir et les mouvements à effectuer, dit Tobias Grünenfelder. Je pousse mon corps et mon esprit à 100%. Je suis d’un tempérament plutôt calme, j’essaie donc de trouver en moi de l’agressivité. Je n’écoute pas de musique, mais je me répète des phrases, toujours les mêmes. Ce sont des éléments techniques, comme «penche-toi bien en avant», ou plus motivants, comme «vas-y» ou «pousse fort». Cette routine est essentielle pour la confiance et je ne pourrais pas la modifier avant des courses importantes.»

Chaque athlète du Cirque blanc a ses petites habitudes, définies au fil des courses ou avec l’aide d’un préparateur mental. Le chef d’équipe des hommes, Martin Rufener, a constaté de grosses différences de comportement entre ses athlètes. «Trouver une routine qui lui convienne fait partie intégrante du talent d’un sportif», dit le psychologue du sport Lucio Bizzini. «Ces derniers planifient habituellement tout depuis leur réveil, et ne laissent que peu d’espace pour l’improvisation.»

Dans leur cabane, les skieurs cherchent avant tout à oublier les enjeux de la course. Les attentes du public, le prestige de cette victoire-ci, ou la peur de la chute, sont autant de pensées parasites qui les poussent à trop en faire, ou au contraire à se freiner. Didier Défago écoute parfois de la musique, «de préférence du hard rock, mais toujours quelque chose d’entraînant». «Il m’arrive de regarder deux ou trois passages à la télévision pour avoir confirmation des courbes à suivre, mais pas plus», ajoute-t-il.

Pour évacuer la pression, certains athlètes ont besoin de se changer les idées. «Vingt minutes avant le départ, je m’échauffe et je fais du stretching, explique Silvan Zurbriggen. Surtout, j’évite de penser à la course.» «Je devais absolument parler d’autre chose, sinon je commençais à songer au risque de chute, et je devenais trop nerveux», se souvient Roland Collombin, vainqueur de la descente de Wengen en 1974. «J’allais souvent voir les servicemen pour leur demander de me raconter leurs «exploits» de la veille en boîte de nuit. On me disait très décontracté, mais c’était exactement le contraire. Je ne me replongeais dans la course que 30 secondes avant le départ.»

Les gestes, le tracé, la position des skis… A force de se concentrer, certains athlètes en oublient parfois l’essentiel. En 2009, Carlo Janka a pris le départ d’un super-G en oubliant de serrer ses chaussures. Tout à sa partie de rigolade, Roland Collombin a, quant à lui, failli s’élancer sur la descente de Kitzbühel sans son masque. «Le responsable du chronométrage me l’a fait remarquer trois secondes avant le départ. Si je l’avais oublié, j’aurais du m’arrêter après 100 mètres, mais ça ne m’a pas tant déconcentré, puisque j’ai gagné.»

Les skieurs revêtent leur combinaison et quittent la cabane de la Petite-Scheidegg au dernier moment. Ils reçoivent alors les ultimes informations de leur serviceman, et se renseignent parfois sur le résultat des concurrents précédents. «Dans ces moments-là, les skieurs sont ultrasensibles à leur environnement, dit Lucio Bizzini. On les voit parfois reprendre confiance grâce au seul regard de leur entraîneur.» Puis ce sont les derniers mètres jusqu’au portillon de départ. Didier Cuche ne cache pas que la nervosité l’accompagne parfois jusque-là. «Mais ensuite, on savoure le panorama grandiose et l’ambiance très chaude, on pousse sur les bâtons et on est alors livrés à nous-mêmes.»

«Ils planifient tout depuis leur réveil,et ne laissent que peu d’espace pour l’improvisation»