La victoire était en eux. Lovée, bien au chaud. La victoire était si profondément ancrée en eux qu'ils en ont fait, au soir d'un triomphe planétaire face au Brésil, un glorieux slogan national; un cri de ralliement et d'allégresse, habilement lancé par un sponsor avant d'être adopté par tout un peuple. Propulsée sur le toit du monde le 12 juillet 1998, sacrée championne d'Europe deux ans plus tard, l'équipe de France a fait de la victoire une amie. Une fidèle compagne de jeu à qui se référer dans l'adversité. Une confidente à qui on s'accoutume au point de ne plus pouvoir s'en passer. Le temps a œuvré, les visages ont changé et la victoire, peut-être lassée par une relation soudain trop convenue, a fini par tourner les talons. Surprise. La France se rate lors du Mondial 2002. Désarroi. Le fameux «On est les champions!» se mue en «On est dans l'avion!» Celui du retour sur terre. La France échoue à l'Euro 2004. Incompréhension. Retrait des cadres. Chantier dans la maison bleue. Nouveau contremaître. Alors que les troupes remaniées par le sélectionneur Raymond Domenech affrontent la Suisse, samedi soir à Saint-Denis dans le cadre des éliminatoires de la Coupe du monde 2006, le doute a cédé la place à une certaine angoisse, nourrie par le besoin impérieux de renouer avec l'amie disparue: la victoire.

«L'équipe de France doit absolument se qualifier pour le Mondial», a dit Raymond Domenech, dont le bilan à la tête des Bleus depuis août dernier – deux succès et cinq nuls en sept matches – fait qu'il n'est, doux euphémisme, pas dans une position confortable. «On ne peut plus se contenter de dire qu'on progresse, admet-il. Maintenant, il faut gagner. Or, les Suisses peuvent nous faire souffrir. Ils marquent plus de buts que nous, ils sont solides, bien rodés et jouent depuis longtemps ensemble.» Le monde à l'envers… La France, deuxième du classement FIFA derrière le Brésil et devant l'Argentine, alimente en talents les plus grands clubs européens. Mais elle est dans ses petits souliers à l'heure d'accueillir un adversaire qui aurait, sauf votre respect, fait sourire dans les chaumières gauloises il y a quelque temps encore. Comment en est-on arrivé là?

«La France paie ses succès passés», estime Jérôme Le Fauconnier, journaliste à L'Equipe. «La génération des Zidane, Desailly, Thuram et autres Lizarazu a placé la barre si haut que les attentes sont devenues énormes. A force de se dire qu'on ne change pas un groupe qui gagne, un train-train néfaste s'est installé. Certains de ces compétiteurs-nés, devenus intouchables, n'ont pas su céder leur place à temps. Préparer l'avenir ne les intéressait pas. Du coup, la relève n'a pas eu l'occasion de s'aguerrir. Aujourd'hui, la France a besoin de temps. Le problème, c'est qu'elle n'en a pas.»

Les Bleus, qui ont déjà égaré de précieux points à domicile contre Israël (0-0) et l'Eire (0-0) lors de cette phase éliminatoire, n'ont plus droit à l'erreur. Sans même envisager une défaite, un nouveau match nul face à la Suisse s'apparenterait à une catastrophe nationale. «Les Français sont inquiets parce que leur sélection aborde une semaine de vérité (ndlr: elle jouera en Israël mercredi prochain)», déclare Cyrille Haddouche, journaliste au Figaro. «Les gens ont réalisé qu'il ne suffisait pas de le vouloir pour faire basculer un match. Et tout le monde est conscient que si les choses se passent mal lors des deux rencontres à venir, le contexte deviendra terrible. Il y a certes eu des éléments positifs lors des dernières rencontres amicales face à la Pologne (0-0) et devant la Suède (1-1), mais cette équipe n'a pas beaucoup de marge de manœuvre. On se demande comment les moins expérimentés (ndlr: neuf des vingt sélectionnés affichent moins de dix capes au compteur) réagiront, maintenant qu'ils évoluent vraiment sous pression.»

Autre motif d'inquiétude: la stérilité offensive chronique des Français. Les joueurs de Raymond Domenech n'ont inscrit que six buts au cours de leurs sept dernières sorties. Et l'incertitude pesant sur la participation des deux buteurs en activité les plus prolifiques, Thierry Henry – blessé au mollet gauche – et David Trezeguet – touché à la cheville droite –, n'est pas de nature à rassurer l'Hexagone.

La France a peur. On aura beau lui rappeler que William Gallas (Chelsea), Willy Sagnol (Bayern Munich) et Jonathan Zebina (Juventus) musellent à longueur d'année les meilleurs attaquants du monde; que Ludovic Giuly (Barcelone) et Patrick Vieira (Arsenal) sont des ténors dans l'entrejeu; que Sylvain Wiltord, Sydney Govou et Florent Malouda forment un trio offensif irrésistible sous le maillot de l'Olympique lyonnais; que la Suisse a, elle aussi, ses soucis… Rien n'y fera. Une seule chose est en mesure d'apaiser les doutes de la maison bleue: le retour de l'amie disparue, la victoire.