sports extrêmes

La peur, cette amie qui vous dévoile

Dans «Eloge de la peur», Gérard Guerrier cherche à connaître ce qui anime les amateurs de sports extrêmes et les aventuriers à vivre un sentiment de peur. Cette peur choisie est peut-être un reflet de soi

Pourquoi fait-il cela? Le voilà tout en sueur, tremblant en train d’atteindre le haut de ce col escarpé. Cette ascension n’est pourtant pas si compliquée. D’autant plus qu’il a l’habitude des terrains alpins et des manipulations de cordes. Mais cette fois-ci, il craque. Il fond en larmes. Il a peur.

Assis devant nous dans un café lausannois, Gérard Guerrier évoque cet instant d’un air grave. Le livre qu’il tient entre ses mains est issu de cet instant de panique. «Après cette randonnée, je suis rentré chez moi et j’ai écrit une liste d’une vingtaine de questions toutes bêtes concernant la peur», se souvient-il. Il cite: «D’où vient-elle? L’expérience joue-t-elle un rôle sur la peur? Les animaux ressentent-ils cette émotion? Sommes-nous plus intelligents lorsqu’on a peur?»

L’auteur d’Eloge de la peur a, toute sa vie, joué avec cette émotion. Dans les airs, suspendu à son deltaplane, en montagne, ou dans les profondeurs des océans, il est allé la titiller. Pourquoi? Il a toujours ignoré la question. En réponse à son épouse qui lui affirmait que des sept vies qu’il avait à disposition, il ne lui en restait plus qu’une, l’homme souriait, impassible. Il se sentait invincible. Jusqu’au jour où son fils aîné à qui il a transmis les plaisirs des airs tombe et se tue. «Friedmann était tellement prudent, jusqu’à ce jour d’hiver», écrit-il.

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Quand l’esprit se dédouble

Devant nous, l’auteur fait part de sa blessure. «Je parle de sa mort, parce que je ne vois pas pourquoi je n’en parlerais pas.» La mort, il l’a lui-même frôlée à plusieurs reprises. «On voit le visage de ses enfants, de son épouse. On se sent coupable. Et puis, notre esprit se dédouble.» Sorti de son corps, il se voit trépasser. Les secondes passent lentement et des idées saugrenues surgissent. L’auteur illustre son expérience par celle vécue par David Livingstone, au XIXe siècle, alors qu’il est attaqué par un lion. L’explorateur écossais se surprend à se demander quelle partie de son corps le félin dévorera en premier. «C’est une expérience troublante. Mais ce qui est certain, c’est qu’on ne ressent pas de douleur», atteste l’auteur. Ce livre, peut-être, sert de catharsis. Il a aussi été écrit pour mieux comprendre ce qui l’a si longtemps poussé à aller chercher le danger.

«La peur est la sœur siamoise de l’aventure», aime répéter l’auteur. On la perçoit en marchant sur un fil au-dessus du vide, en chevauchant une vague monstrueuse, en traversant des plaines arides en solitaire ou en déclarant son sentiment amoureux. On la recherche comme on la redoute. «L’homme lui doit sa survie. Et aujourd’hui, elle siège au cœur de notre société.»

Une année d’enquête

Avant d’être écrivain, l’Isérois était directeur d’entreprise. Il a quitté cette «vie de fou» pour diriger une agence de trekking, puis se vouer à l’écriture. Pour ce livre, il est d’abord allé creuser au fond de lui-même. Mais très vite, il a senti la nécessité de confronter ses réflexions à celles de ceux qui pourraient être décrits comme des accros à l’adrénaline. Alpinistes, base jumpers, navigateurs, skieurs de pente raide ou amateurs de vol libre lui ont chacun révélé la part intime que leur peur dévoile.

Pendant une année, il s’est plongé dans l’ego de ses interlocuteurs. «Afin de savoir si j’avais affaire à une personne anxieuse, je commençais toujours par demander s’ils prenaient de l’avance pour aller à l’aéroport», se souvient-il.

Ces gens qui côtoient la peur de près ont chacun enrichi sa réflexion. Mais selon l’auteur, ils ont tous un point en commun: «Leur motivation dépasse celle de la moyenne des gens.» Ce ne sont pourtant pas à ses yeux des personnes irresponsables. Au contraire, Gérard Guerrier remarque leur manie de vouloir tout maîtriser et souligne le sérieux de leur préparation. «Ce que je ne contrôle pas me fait peur», lui a confié Bertrand Piccard. Si chacun avance des raisons différentes pour surmonter les défis qu’ils s’imposent, tous s’accordent sur le ressenti des mêmes symptômes lorsque la peur s’installe: estomac noué, bouche sèche, cœur qui bat, jambes qui tremblent. Et chacun y va de sa propre solution pour s’en affranchir.

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La liberté glorifiée

L’ouvrage défriche les origines de la peur autant auprès des neurologues que des psychologues. Il évoque également les réflexions qu’elle a values aux philosophes. Nietzsche, Sartre, Spinoza se sont joints aux réflexions de l’auteur. «Au fond, elle permet de mieux se connaître», affirme-t-il. Mais il s’interroge. «Pourquoi devrait-on affronter sa peur? Pourquoi même doit-on la surmonter? Elle nous appartient. Il faut en être curieux et la comprendre.»

Gérard Guerrier appelle donc à dénuder sa peur pour mieux se l’approprier. Il la distingue de l’angoisse qui, elle, émane du risque et de l’imaginaire. Et suggère d’éliminer autant les fantasmes que les mythes pour l’identifier plus précisément.

Car la peur est révélatrice de l’âme. «C’est une alliée, ajoute-t-il. Je réalise aujourd’hui que si j’avais passé plus de temps à connaître ma peur et non à la refouler, j’aurais été plus à l’écoute des autres. Désormais, mon ego est sous contrôle.» En faisant l’éloge de la peur, Gérard Guerrier glorifie la vie et célèbre la liberté.


Gérard Guerrier sera présent du 6 au 8 septembre au Livre sur les quais à Morges.

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