«J’ai créé un monstre», observait Roger Federer en janvier 2008. C’était après une demi-finale perdue, Federer comptait déjà 12 titres du Grand Chelem et constatait que public, médias et sponsors lui en demandaient toujours davantage. Il avait perdu contre un petit jeune, qui allait remporter son premier titre du Grand Chelem: Novak Djokovic. Dimanche à Paris, le numéro un mondial serbe a nettement perdu en finale de Roland-Garros contre Rafael Nadal (6-0 6-2 7-5).

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Il est probable que Roger Federer a en réalité créé deux monstres: Nadal et Djokovic. Les deux joueurs existaient déjà, chacun a ses propres mérites, mais ses exploits ont aiguillonné leurs ambitions, augmenté leur degré d’exigence, jusqu’à donner naissance à un trio qui domine son sport comme rarement.

Pour les distinguer, le nombre de titres du Grand Chelem a longtemps eu le mérite de proposer une hiérarchie d’autant moins discutable qu’elle nous allait tout à fait. Le plus beau à voir jouer était aussi celui qui gagnait le plus souvent. Federer restait le meilleur, même lorsqu’il perdait contre Djokovic ou Nadal, même lorsque ses victoires sont devenues plus rares. Le problème ne se pose plus de la même manière aujourd’hui: avec 20 trophées majeurs, Rafael Nadal est officiellement l’égal de Federer. Avant peut-être de le dépasser puisqu’il a cinq ans de moins. Avant sans doute que Djokovic (33 ans, 17 titres) ne les double tous les deux.

Ce ne peut être un hasard: ce même dimanche, Lewis Hamilton a remporté sa 91e victoire en formule 1, égalant le record de Michael Schumacher. Un autre sport, une autre légende qui vacille sur son piédestal. Les records sont faits pour être battus, a-t-on coutume de dire. Il faudrait ajouter que les nouveaux champions sont élevés pour battre des records. Parce que gagner ne suffit plus pour marquer les esprits. Dimanche, au matin d’un match de football France-Portugal, le journal L’Equipe soulignait que Kylian Mbappé (21 ans) était en avance sur les temps de passage des records de Cristiano Ronaldo (35 ans).

Nadal est-il meilleur que Federer? Hamilton que Schumacher? «Schumi» lui-même était-il plus fort que Fangio? Laissons les records aux statisticiens et aux spectateurs les souvenirs et les émotions, qui seuls édifient les panthéons personnels. Il est des gens pour qui rien n’égalera jamais la pureté d’une volée de Federer, un après-midi ensoleillé dans la pénombre du Centre Court de Wimbledon, et rien ni personne ne leur fera changer d’avis.