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La finale 2017 de la Workers Cup a opposé les équipes d’Al Asmakh Facilities Management et de Nakheel Landscapes le 31 mars à Doha.
© IBRAHEEM AL OMARI / Reuters

Cinéma

Peut-on jouer avec tout le monde?

Les Coupes du monde de football en Russie en 2018 puis au Qatar en 2022 vont-elles faire avancer les droits humains dans ces pays? Un forum organisé à Genève et un film, «The Workers Cup», relancent le débat

Le sourire glacial de Vladimir Poutine, l’obséquieux empressement de Gianni Infantino dans son sillage, l’inamovible Vitaly Mutko et ses casseroles entre les deux; la Coupe du monde 2018 en Russie, lancée le 1er décembre avec le tirage au sort des groupes du premier tour, est partie sur des bases inquiétantes. Qu’importent désormais les doutes, les questions, les scandales, elle aura lieu. Il est trop tard pour faire autrement, soulignent ceux qui ont traîné les pieds assez longtemps pour qu’il n’y ait pas de plan B.

Il n’y a donc plus qu’à espérer que le plus grand événement planétaire ne soit pas qu’un instrument aux mains de l’homme le plus puissant du monde. Que le football contribue au rapprochement entre les peuples, au renforcement des droits humains, à la tolérance et au respect des minorités, ethniques ou sexuelles. Vœu pieux ou réelle opportunité, la question de l’impact des grands événements sportifs internationaux est aussi vieille que le sport lui-même.

Il est important de continuer à regarder le sport sous un jour positif, parce qu’il est source d’inspiration et d’enthousiasme, particulièrement auprès des jeunes

Les grandes compétitions sportives sont une chance, même dans les pays peu démocratiques, surtout dans les pays peu démocratiques. Tel fut le message répété à Genève les 30 novembre et 1er décembre derniers lors du Sporting Chance Forum, un colloque organisé conjointement par le DFAE et l’Institut pour les droits humains et le commerce (IHRB). Ce think tank pilote notamment le Mega-Sporting Events Platform for Human Rights (MSE Platform).

L’IHRB comme la MSE Platform sont présidés par Mary Robinson, ancienne haut-commissaire des Nations unies aux Droits de l’homme. «Malgré les multiples problèmes observés ces dernières années, il est important de continuer à regarder le sport sous un jour positif, parce qu’il est source d’inspiration et d’enthousiasme, particulièrement auprès des jeunes», a insisté l’ancienne présidente de l’Irlande.

«L’engagement est toujours préférable à l’isolement»

Lui succédant à la tribune, le directeur général de l’OIT, Guy Ryder, a rappelé qu’Albert Thomas, premier directeur du BIT, discutait déjà droit du travail dans les années 1920 avec Pierre de Coubertin. Si, pour lui, ce n’est «qu’en respectant les droits des travailleurs que le sport peut apporter toutes ses valeurs», il faut souligner «l’action constructive de Russie 2018, Tokyo 2020 [Jeux olympiques d’été] et Qatar 2022 [Coupe du monde de football] pour améliorer la conformité […] aux normes du travail».

Le mois dernier, l’OIT a ainsi classé l’enquête ouverte en 2014 contre le Qatar pour travail forcé sur les chantiers de la Coupe du monde. Syndicats et ONG restent sur leurs gardes mais reconnaissent les efforts réalisés. Des progrès ne signifient pas que la situation soit idéale. «Mais l’engagement est toujours préférable à l’isolement», a réaffirmé Thomas Bach, président du CIO et dernier orateur de la séance inaugurale du Sporting Chance Forum.

L’intérieur des camps de travailleurs filmé

Le colloque avait débuté la veille au soir aux cinémas Grütli avec la projection du documentaire The Workers Cup. Un film sur, justement, les conditions de travail des ouvriers des chantiers de la Coupe du monde 2022 au Qatar. Un excellent cas pratique. Sorti en début d’année mais projeté uniquement dans des festivals (il est annoncé au Zurich Film Festival en octobre 2018), ce documentaire a pris prétexte du tournoi de football organisé chaque année pour les ouvriers des stades pour obtenir les autorisations de filmer à l’intérieur des camps de travailleurs.

La caméra suit les employés de la Gulf Construction Company (GCC) durant l’édition 2014. Kenneth, un jeune Ghanéen arrivé au Qatar en pensant pouvoir y devenir footballeur, est nommé capitaine de son équipe, qui ne vaut pas mieux qu’une troisième ligue. Il prend son rôle à cœur, motive ses partenaires et revendique de meilleures conditions… d’entraînement après le premier match, perdu.

Interdiction de démissionner

L’équipe passe les tours jusqu’en demi-finales et, entre les matches, la vie de ces ouvriers-footballeurs apparaît. Les Africains, Kényans ou Ghanéens, semblent tomber de haut. Ils imaginaient le Qatar comme un point de départ. Mais ils ne peuvent pas quitter le pays et n’ont pas le droit de démissionner. L’un rêve de parler à une femme après sept mois de promiscuité masculine et échafaude un rendez-vous galant avec une compatriote rencontrée sur un réseau social. «Personne ne va te donner la permission d’aller à un rendez-vous», le prévient son camarade de chambre. Et même si c’était le cas, où irait-il? Le camp est loin de tout, sans aucun moyen de locomotion.

Les Asiatiques, Pakistanais, Bangladais, Indiens, Népalais semblent plus fatalistes. Certains sont rentrés au pays puis revenus ici. Ils bâtissent d’immenses stades dans l’espoir de se construire un jour une petite maison. Ils peuvent téléphoner à leur famille, surveiller que les enfants fassent bien leurs devoirs, écouter leur épouse leur chanter une chanson pour s’endormir. Mais ils ne peuvent pas entrer la journée dans les centres commerciaux, «parce que nos habits sentent mauvais». Lorsqu’ils contemplent les gratte-ciel de Doha, ils connaissent pour chacun d’eux le nom d’un ouvrier mort accidentellement.

Quand la magie du football joue à plein

The Workers Cup satisfera Amnesty International pour sa dénonciation de cet esclavage moderne. Le paradoxe, c’est qu’il réjouira aussi le Qatar et la FIFA, parce que les pays d’où viennent ces hommes ne sont pas beaucoup plus démocratiques et parce que les conditions de travail sur les chantiers du Mondial 2022 sont un peu moins mauvaises, un peu mieux encadrées, qu’ailleurs dans le Golfe.

Et puis, il y a la magie du football qui opère à plein. Cette Cup qui devient au fil des tours une véritable coupe du monde, peut-être plus belle que la vraie. Elle unit les hommes, gomme leurs différences, relègue leurs problèmes à l’arrière-plan. C’est à la fois beau et dérisoire.

Libération et aliénation

Le film rend parfaitement compte de ce mélange perpétuel de libération et d’aliénation que provoque le football. Ces ouvriers qui sacrifient leur vie à ériger des stades portent les maillots de Milan ou d’Arsenal. Umesh, fan de Manchester United, a appelé ses fils Rooney et Robin (van Persie). En échange d’un équipement neuf et d’une tape dans le dos, ils sont d’une totale dévotion à leur entreprise. Ils se font exploiter, par la GCC, par le Qatar, par la FIFA, mais ce tournoi de foot leur rend également leur fierté, leur dignité, leur insouciance. En sport, les deux camps ne peuvent jamais gagner simultanément. Mais on peut perdre la tête haute.

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