En surclassant dimanche le contre-la-montre final du Tour de Suisse, à Berne, sur ses terres, Fabian Cancellara a décroché son premier Tour de Suisse. Sous le ciel terne et dans une foule en fusion, collé à la route avec cette puissance doublée de cette agilité qui élèvent l’effort dans des sphères éthérées, le champion olympique a posé le point d’orgue magistral d’une partition étonnante.

Ce printemps où le Bernois pédalait à l’envers du succès et de sa forme, lorsque Bjarne Riis, le manager de l’équipe Saxo Bank, évoquait la possibilité d’une victoire sur la boucle helvétique, l’affirmation paraissait incongrue, tant le Tour de Suisse est associé à des cols indus. Et tant Fabian Cancellara, avec son gabarit, semblait encombré pour passer les écueils. Et pourtant. Le champion olympique du contre-la-montre aura marqué par ses performances en montagne. Lors de l’étape reine de Serfaus, il terminait deuxième, au sprint. Samedi, il prenait la troisième place à Crans-Montana. «Ce n’était pas des montées pour grimpeurs», réagit Valerio Piva, directeur de l’équipe Columbia-Highroad, qui s’est adjugé six des neuf étapes. «Il y a beaucoup moins d’abandons que les autres années (ndlr: 14 non partants), où les cols éliminaient une trentaine de coureurs», note Yvon Madiot, directeur sportif de la Française des Jeux. «J’ai des coureurs malades qui sont encore là.»

Le tracé du Tour de Suisse, avec ses 46,8 km de chrono, semblait dessiné pour Cancellara. Sa progression en montagne n’en a pas moins été incontestable. «Il est tellement fort!», commente Filippo Pozzato, «il est plus fort encore que l’an dernier. Je ne m’y attendais pas». Toujours à l’avant du peloton dans les côtes finales, il eut la force hier de reléguer le rouleur Tony Martin à près de 1’30. «Il a pu s’améliorer car il a une grande agilité de base, une bonne fréquence de pédalage», analyse Roberto Damiani, qui fut son entraîneur à la Mapei. Une évolution qui n’est pas neuve. Qu’on se rappelle le rôle d’éclaireur qu’il avait joué sur le Tourmalet au Tour de France 2008, avant d’imposer l’enfer sur le plat. «Il m’a surpris sur la Croix de Fer, où il avait effectué un travail incroyable», poursuit Roberto Damiani. Il ne fut pas le seul surpris.

Selon son directeur sportif, Kim Andersen, la préparation du champion n’a pas radicalement changé. «C’est un gros moteur. Il suffisait juste de perdre des kilos.» Fabian Cancellara en sourit: «Cet hiver, j’avais le poids le plus haut de ma vie. J’ai travaillé quand la tête était prête. Maintenant, j’ai le poids que j’avais après le Tour 2008, ou dans la deuxième moitié du Tour. Mais j’ai encore des kilos de trop. J’ai un indice de masse graisseuse de 7,4%. Je ne suis pas un grimpeur. C’est la force qui me fait être là où je suis en montagne.» Et d’ajouter: «J’ai fait beaucoup de kilomètres, notamment au Giro. Lors du stage dans les Alpes en juin, nous avons gravi de longs cols. Et j’ai roulé derrière la moto, pour trouver le rythme.»

De surcroît, l’aisance en montagne de Fabian Cancellara est à porter sur le compte d’une escorte de luxe et d’une équipe Saxo Bank qui maîtrise l’art de la course à la perfection. Samedi encore, Andy Schleck se chargeait d’imprimer le rythme, son frère Frank servant ensuite de fidèle lieutenant.

Les mots coincés par l’émotion, Fabian Cancellara a commenté sa victoire avec une joie contenue, un peu inhabituelle dans son discours souvent volubile et coloré. «Je ne pensais pas pouvoir gagner, vu tous les problèmes que j’ai eus (ndlr: blessure à l’épaule, angine). J’ai toujours dit que je devais aller pas à pas.» Il est loin, le temps où il nous confiait, sur les classiques du Nord: «Ce début de saison, je n’attire pas la chance. Pour la tête, ce n’est pas bon. Je sais que je ne suis pas en méforme. Mais difficile de savoir où j’en suis.» La roue a fini par tourner. Longtemps effiloché, le mental s’est remis en ligne.