Une médaille de bronze pour Simon Ehammer au saut en longueur assortie de six autres places dans le top 8: jamais délégation suisse n’était revenue des Championnats du monde d’athlétisme avec autant de résultats significatifs que cette année d’Eugene aux Etats-Unis. La suite de l’été s’annonce tout aussi enthousiasmante: Swiss Athletics envoie un nombre record de 31 jeunes aux Mondiaux des moins de 20 ans (1-6 août) et espère compter plus de 50 représentants aux Championnats d’Europe de Munich (11-21 août), avec un objectif fixé à cinq médailles.

Pour Philipp Bandi, directeur technique de la fédération après avoir notamment participé au 5000 mètres des Jeux olympiques de Pékin en 2008, la situation actuelle contraste fortement avec les années creuses de la discipline dans le pays. Et ce n’est peut-être qu’un début.

Le Temps: Vous étiez un coureur de fond pendant les années 2000, quand la Suisse avait peu de succès dans les grandes compétitions internationales. Quel était le problème?

Philipp Bandi: Souvent, la fédération suisse fixait des critères de qualification plus sévères que ceux des instances internationales. Il était aussi plus difficile de gagner sa vie avec le sport… C’était une époque très différente. Il y a vraiment eu un basculement lorsque la Suisse a obtenu l’organisation des Championnats d’Europe 2014. Swiss Athletics, qui a connu des périodes difficiles sur le plan financier, a alors reçu des aides fédérales qui lui ont permis de revoir ses structures et d’offrir de nouvelles perspectives aux athlètes, via différents projets comme la Kids Cup, pour encourager la pratique chez les enfants, ou le système des Swiss Starters, les athlètes de niveau international qui reçoivent des subventions de la fédération.

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La Suisse aux récents Championnats du monde d’Eugene: 25 athlètes, 7 places dans le top 8, 1 médaille. Quel est le chiffre le plus important à vos yeux?

Les 25 athlètes. Cette délégation record signifie que nous avons la quantité: beaucoup de sportives et sportifs de niveau mondial, de différents âges, dans des disciplines variées. A partir de là, on peut se soucier de la qualité, et nous en avons déjà: 7 places dans le top 8, c’est aussi du jamais vu pour la Suisse.

La médaille de bronze de Simon Ehammer au saut en longueur constitue-t-elle une surprise?

J’étais sûr qu’il avait les moyens de monter sur le podium. Mais si on regarde les statistiques historiques, la Suisse ne peut pas «exiger» une médaille par édition des Mondiaux. Pour Simon, cela s’est joué à 1 centimètre! Ce n’est rien. Mais cela peut faire une grosse différence pour l’avenir. Cette médaille dit à tous les jeunes athlètes du pays qu’eux aussi, s’ils travaillent assez dur, auront la possibilité d’en gagner une. C’était la même chose en 2019 à Doha avec le bronze de Mujinga Kambundji sur 200 mètres. C’est aussi important pour le public, qui ne retient que les médailles, et pour attirer de potentiels nouveaux sponsors.

Quelle part d’une médaille aux Mondiaux est due à l’efficacité des structures de Swiss Athletics?

Clairement, c’est l’athlète qui fait le gros du travail, avec son entraîneur personnel. Le rôle de la fédération se situe au second plan: nous devons simplifier la vie de nos sportives et sportifs, les mettre dans les meilleures dispositions possibles pour qu’ils puissent se concentrer sur leurs performances. Aujourd’hui, nos structures sont d’une qualité telle qu’elles n’empêchent pas les meilleurs athlètes de gagner des médailles, et c’est l’essentiel.

Les délégations suisses lors des grands rendez-vous sont toujours plus importantes. C’est une stratégie délibérée ou la simple conséquence de bons résultats?

Les deux. Au départ, il y a cette décision d’envoyer sur les compétitions internationales tous les athlètes qui en réalisent les minimas. Cela a permis à beaucoup d’entre eux d’acquérir de l’expérience, de progresser, d’obtenir des résultats, et d’inspirer les générations suivantes. Nous nous rendons vraiment compte que les succès du jour entraînent ceux du lendemain.

A Eugene, au décompte des places dans le top 8, la Suisse a terminé 25e nation mondiale et 12e européenne. Ce niveau constitue-t-il son apogée?

Je suis sûr que nous pouvons encore faire mieux. A Eugene, beaucoup de jeunes athlètes ont vécu une première expérience et vu l’écart qui les séparait des meilleurs mondiaux, puis ils sont rentrés avec l’envie de s’investir encore plus pour faire mieux la prochaine fois. Prenez les athlètes nés en 2000, comme Simon Ehammer: ils ont 21 ou 22 ans, et peuvent se projeter sur huit à dix ans au plus haut niveau. Cela représente quatre ou cinq éditions des Mondiaux, deux des Jeux olympiques. Ils ont le temps de faire fructifier le bagage acquis aujourd’hui déjà.

Le sauteur en hauteur Loïc Gasch n’a pu devenir pleinement professionnel qu’après être devenu vice-champion du monde en salle. C’est encore très difficile de vivre de l’athlétisme en Suisse…

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C’est vrai, c’est un domaine où il existe une marge de progression. Mais les situations sont très diverses. Je pense que cela reste possible de cumuler certains jobs, certes pas à 100%, et un entraînement de haut niveau. Par ailleurs, suivre des études à temps partiel est parfaitement compatible avec l’athlétisme, mieux, cela peut aider à se changer les idées. Mais c’est clair que dans les meilleures années d’une carrière sportive, disons entre 26 et 32 ans, l’idéal est de s’y consacrer à plein temps, et ce n’est pas forcément évident. Cela peut impliquer un risque, où alors une vie où l’on accepte de ne pas gagner beaucoup d’argent.

Peu avant les Mondiaux, Alex Wilson, détenteur des records nationaux du 100 mètres et du 200 mètres, a écopé d’une suspension de quatre ans pour dopage. Comment vivez-vous cette situation?

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Ce n’est évidemment pas l’image que nous souhaitons donner, mais je crois qu’il y a assez de belles choses dans l’athlétisme suisse pour limiter le dégât d’image. Néanmoins, ce cas nous encourage à ne pas relâcher nos efforts de prévention et d’information au sujet de ce qui est autorisé, et de ce qui ne l’est pas. Après, nous n’avons pas un contrôle absolu sur les comportements individuels et, malheureusement, une affaire comme celle-ci peut parfois survenir.