Football

Philipp Lahm, fils indigne de la famille Bayern

En refusant le poste de directeur sportif que lui propose le Bayern Munich, Philipp Lahm rejette une tradition fortement établie en Bavière: celle d’un club familial qui reconvertit ses joueurs emblématiques en dirigeants garants de l’esprit maison

Karl-Heinz Rummenigge et Uli Hoeness n’en sont toujours pas revenus. Mardi soir, Philipp Lahm, 33 ans, 500 matchs avec le Bayern Munich, a annoncé unilatéralement sa décision de mettre un terme à sa carrière, un an avant la fin de son contrat. Surtout, Lahm, vingt ans d’ancienneté au club, a ajouté qu’il souhaitait prendre un congé sabbatique et qu’il renonçait au poste de directeur sportif du Bayern qui lui était promis.

Les dirigeants bavarois ne s’attendaient pas à ce que leur emblématique capitaine leur tourne le dos. Tout était prêt pour qu’il succède à Matthias Sammer en juillet, selon une tradition fortement établie en Bavière. Si le Bayern Munich est réputé pour être une machine à empiler les trophées, il forme aussi une véritable famille. C’est ainsi que l’a voulu Uli Hoeness. Depuis qu’il a dû soudainement mettre un terme à sa carrière de joueur à cause de complications chroniques à un genou, l’ancien attaquant, devenu manager général en 1979 puis président en 2009, a toujours eu le souci de faire de son club une grande famille, en permettant aux joueurs arrivés en fin de carrière de se reconvertir, soit en intégrant directement l’organigramme, soit en y restant attachés à travers une fonction extérieure.

Pour l’ancien défenseur français Valérien Ismael qui a passé deux ans et demi (juillet 2005-décembre 2007) en Bavière, «quand on devient joueur du Bayern, on le reste à vie. L’instant qui m’a le plus marqué, c’est lors d’une grave blessure pendant l’été 2006. Je venais de me faire opérer après une double fracture tibia-péroné. Seules deux personnes sont venues me voir à l’hôpital: Uli Hoeness et Felix Magath [alors entraîneur du Bayern]. Ils m’ont donné beaucoup de motivation pour revenir. C’est aussi là que j’ai compris à quel point le Bayern était humainement hors norme.»

Quels joueurs?

Qu’ils s’appellent Franz Beckenbauer ou Michael Tarnat (arrière gauche de 1997 à 2003), le statut du joueur ne compte pas. Hoeness a toujours eu une tendresse particulière pour les joueurs avec lesquels il a entretenu une relation humainement forte. Ses rapports avec certaines fortes personnalités comme Oliver Kahn ou Lothar Matthäus furent si houleux que ces grandes figures du club n’ont longtemps jamais eu l’ombre d’un espoir d’occuper une fonction à la Säbenerstrasse. En revanche, malgré ses incartades, Gerd Müller a toujours été protégé par son club de toujours.

Sans emploi à son retour des Etats-Unis où il avait ouvert un restaurant (une affaire qui avait fini par le ruiner), le plus grand buteur allemand de l’histoire a sombré dans l’alcool au début des années 80 avant que Hoeness ne vienne à sa rescousse et lui finance une cure de désintoxication. Sauvé, Müller s’est ensuite vu offrir un job comme entraîneur adjoint de l’équipe réserve du Bayern avec en prime, un salaire à vie, davantage pour services rendus que pour ses compétences de technicien plutôt limitées. Souffrant depuis trois ans de la maladie d’Alzheimer et hospitalisé dans un institut spécialisé près de Munich, l’ancien «Bomber der Nation» reçoit encore régulièrement la visite de ses anciens coéquipiers.

Les patrons bavarois se basent sur leur relation avec les joueurs, leur attitude, mais aussi leur caractère. Jamais un joueur n’a autant donné de fil à retordre à Hoeness que Willy Sagnol, qui avait personnellement renégocié son contrat. Aujourd’hui, le Français pourrait revenir au Bayern dans un poste à responsabilités.

Quels rôles?

Des dirigeants les plus influents (Karl-Heinz Rummenigge est le président du conseil d’administration, Hoeness le président du conseil de surveillance, après que Franz Beckenbauer a occupé celui de président) à des postes dans les équipes de jeunes tels que Mehmet Scholl qui a été l’entraîneur de la réserve entre 2008 et 2010, puis en 2012-2013 ou Wolfgang Dremmler, responsable du centre de formation, les anciens joueurs occupent des postes divers et variés.

A plus basse échelle, Hansi Pflügler, défenseur dans les années 80 et qui n’a jamais connu un autre club, est responsable des articles commerciaux en vente dans les nombreux fan-shop. Quant à Raimond Aumann, l’ancien gardien (1982-1994), il est celui qui assure le lien entre le club et les supporters, organisant notamment les rencontres traditionnellement prévues juste avant les fêtes de Noël avec chaque joueur qui passe une demi-journée au sein d’un fan-club. Icône du club comme joueur dans les années 70, Paul Breitner a d’abord été conseiller, puis recruteur, avant de devenir ambassadeur.

Quelle formation?

Rummenigge a suivi une formation pour devenir conseiller bancaire et Hoeness a pour sa part interrompu ses études afin de devenir enseignant. Très attiré par les cours de la bourse, il a appris sur le tas aux côtés de Robert Schwan, son prédécesseur au poste de manager, à l’image de Rummenigge. «Lorsque j’ai raccroché les crampons, la formation que nous avons suivie au club n’était pas très professionnelle», concédait dernièrement KHR. Les techniciens dans les différentes catégories de jeunes ont tous passé leurs diplômes, à l’image de Mehmet Scholl. Quant à Nerlinger, il a étudié le management en gestion d’entreprises à la Business School de Munich.

Depuis cinq ans, le FCB a un partenariat avec l’académie de Bavière spécialisée dans le marketing afin que les joueurs qui le désirent puissent suivre des études de marketing qui durent quatorze mois avec un coût de 8500 € et un diplôme à la clé. Philipp Lahm a été le premier à le décrocher.

Quels résultats?

Depuis près de quarante années, les postes clés au sein de la direction du Bayern sont occupés par d’anciens grands joueurs, même si en s’agrandissant, il a également recruté des spécialistes qui n’ont jamais tapé dans un ballon, à l’image de Jörg Wacker (directeur du marketing) et de Jan-Christian Dreesen (chargé des finances) qui sont responsables des décisions ayant trait au marketing. Sachant que d’année en année, le chiffre d’affaires ne cesse d’augmenter (le dernier en novembre 2016 était de 627M€) et que le Bayern n’a jamais dépensé plus de 40M€ pour enrôler un joueur (Javi Martinez en 2012), Hoeness et Rummenigge sont considérés comme les meilleurs dirigeants du pays, voire d’Europe. La cellule recrutement, dirigée par Wolfgang Dremmler, le milieu régulateur des années 70, a sorti des stars (Lahm, Schweinsteiger, Alaba), mais le dernier en date remonte à 2009 avec Thomas Müller.

Mais il n’y a pas eu que des réussites. Christian Nerlinger est celui qui a incontestablement le plus déçu. Manquant d’autorité, il a pris la porte en juin 2012 après que le Bayern a terminé deuxième dans chacune des compétitions qu’il a disputées.

Quel apport pour le Bayern?

Cette politique a permis au club de se développer sur tous les plans, tout en cultivant son image familiale. La direction du Bayern veille à faire de plus en plus de profits, année après année, et cultive l’image du seul grand club européen à pouvoir rouler sur l’or de manière autofinancée. S’il accuse encore un certain retard par rapport au Real Madrid, au FC Barcelone ou à Manchester United en termes d’image sur les autres continents, il est en train de combler progressivement son retard grâce aux excellentes relations de Hoeness et de Rummenigge. Mais pour les deux boss du Bayern, le développement d’un esprit maison sur la durée reste leur priorité absolue, afin que leurs supporters puissent continuer à pleinement s’identifier au club.

Quels sont les prochains sur la liste?

Le refus de Lahm, ajouté au fait que Stefan Reuter (Augsburg) et Max Eberl (Moenchengladbach) soient difficiles à déloger, a incité Karl-Heinz Rummenigge à tenter de convaincre Uli Hoeness de faire la paix avec Oliver Kahn. Ils ont prévu de se rencontrer prochainement.

A la fin de sa carrière, Franck Ribéry devrait demeurer dans l’organigramme, comme entraîneur des U9. Rummenigge a d’ores et déjà indiqué qu’il souhaitait que Thomas Müller, Manuel Neuer, voire Bastian Schweinsteiger, occupent à leur tour des postes d’envergure dans les prochaines années. Quant à Philipp Lahm, «Kalle» a souligné mercredi que «la porte sera toujours ouverte pour Philipp». Lui et Hoeness ont dépassé la soixantaine. Ils devraient se retirer au terme de leur contrat, en 2019, mais pas avant de s’être assurés que l’esprit familial made in Bayern se perpétue encore quelques décennies…

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