Il est l'âme et le moteur du Genève-Servette HC. A 38 ans, pour sa quatrième saison parmi les Aigles, Philippe Bozon pointe en tête du classement des compteurs de son équipe. Ironie du sort, l'ex-capitaine de l'équipe de France a été poussé vers la retraite à l'intersaison par l'entraîneur Chris McSorley, qui est aujourd'hui le premier à souligner ses mérites. Maintenu dans l'effectif sur l'insistance du président Marco Torriani, cet ancien joueur de NHL (de 1992 à 1995 aux St. Louis Blues), infatigable meneur d'hommes, s'impose au fil des matches comme un attaquant indispensable dans le dispositif genevois. Presque malgré lui, celui qui entraîne par ailleurs trois équipes de juniors aux Vernets hérite d'un agenda surchargé pour sa dernière saison. Fraîchement douché, en T-shirt et boxer, Philippe Bozon prend ses aises, assis sur le banc d'un vestiaire.

Le Temps: A 38 ans, vous voilà «meilleur compteur» de Genève-Servette. Votre état de forme vous surprend-il?

Philippe Bozon: Cette année, je prends les choses comme elles viennent. Comme il a été décidé tardivement que je jouerais, je rentre dans le bain assez frais, l'esprit tranquille. J'essaie de donner le maximum pour le club. Sincèrement, je ne pensais pas jouer autant.

– S'agit-il vraiment de votre dernière saison?

– Oui. Pour moi, les choses sont très claires. Je fais de mon mieux pour rendre service au club, mais ma carrière est derrière moi. Cet été, j'ai décliné différentes offres de contrats de deux ans, en ligue A et en ligue B. Je pratique ce métier depuis plus de 20 ans et même si je n'ai aucun problème physique, la tête ne suit plus. J'éprouve une saturation mentale liée aux nombreux déplacements, aux entraînements d'été. Il faut savoir s'arrêter. Je ne veux pas continuer en traînant les pieds.

– A l'intersaison, le président Marco Torriani aurait insisté pour vous garder dans l'effectif, contrairement aux projets de l'entraîneur Chris McSorley.

– Marco a fait beaucoup pour que je reste à Genève, de même que monsieur Claude Barbey (ndlr: président d'honneur décédé cet automne). Je ne devais pas commencer la saison mais la donne a changé au mois d'août, notamment pour des raisons économiques. Un nouvel étranger va bientôt intégrer le contingent et je devrai probablement moins jouer. Cela dit, j'entends le même refrain chaque fois qu'un étranger arrive et au final, j'ai disputé pratiquement tous les matches…

– La grève actuelle en NHL engendre un renouvellement incessant des effectifs. Que vous inspirent ces circonstances et comment procéderiez-vous en tant qu'entraîneur?

– Je pense que la situation actuelle est un facteur d'instabilité pour l'équipe. A peine une osmose a-t-elle le temps de se créer que l'on modifie le contingent. A ce titre, nous vivons une saison bizarre, assez difficile à gérer. En tant qu'entraîneur, je rechercherais d'abord la stabilité pour favoriser la cohésion de l'équipe. Cela étant, le facteur de rentabilité doit aussi être pris en compte: les stars de la NHL attirent du public et créent un engouement médiatique important. Voyez l'effet Saint-Louis à Lausanne: la venue du Canadien a ramené les gens à la patinoire.

– Vous êtes connu pour vos qualités de meneur. Ces dispositions vous attirent-elles la sympathie des entraîneurs, ou certains voient-ils en vous un rival?

– Il y a un peu des deux. Quand vous avez un fort caractère, cela peut aider dans le vestiaire, car l'entraîneur a la possibilité de s'appuyer sur vous. Mais la confrontation de deux caractères bien trempés débouche parfois sur des conflits. Au cours d'une carrière, ces situations sont inévitables.

– Avec l'équipe de France, vous avez souvent battu la Suisse, plus forte sur le papier. Pour motiver votre équipe nationale, vous aviez, dit-on, une méthode efficace…

– Dans l'année, je collectais des articles de presse peu flatteurs pour l'équipe de France, et je m'imprégnais des moqueries des joueurs et de l'encadrement helvétiques, qui nous snobaient. Dans les vestiaires, le jour du match, j'avais suffisamment de matière pour décupler l'orgueil de mes coéquipiers. Cette recette ne venait pas de moi; on me l'offrait sur un plateau. En fin de compte, l'arrogance helvétique nous a beaucoup servis.

– Vous avez déclaré un jour que les joueurs suisses étaient élevés dans la ouate. Les hockeyeurs helvétiques seraient donc des enfants gâtés?

– C'était surtout vrai à l'époque. Les mentalités évoluent. Reste que les joueurs suisses sont plutôt cajolés. Ils jouissent d'un encadrement royal et gagnent bien leur vie, sans trop de soucis. En comparaison, la plupart des joueurs français galèrent, surtout sur le plan financier. Lorsqu'il s'agit, passez-moi l'expression, d'aller à la guerre, les joueurs helvétiques ne sont pas toujours là. Nombre d'entre eux qui ont tenté leur chance aux Etats-Unis et au Canada sont d'ailleurs revenus assez vite. Là-bas, le talent ne suffit pas: il règne une concurrence permanente. Pour s'imposer, il faut un mental et une volonté à toute épreuve.

– Cette saison, vous entraînez trois équipes de juniors (de 8 à 13 ans). A terme, souhaiteriez-vous coacher une équipe professionnelle?

– C'est une perspective d'avenir. Disons que j'ai mis un pied dans le métier, mais il convient de ne pas brûler les étapes. Il y a des paliers à franchir. Dans le sport professionnel, le job d'entraîneur est une fonction à haut risque. Le coach fait toujours les frais des mauvaises performances de son équipe. Faute d'arriver préparé, on peut vite se faire manger et être jugé négativement. Dans un premier temps, je me verrais plutôt entraîneur-assistant.

– Comment envisagez-vous la suite du championnat ainsi que l'avenir de Genève-Servette?

– L'important est que le club joue les play-off. Une nouvelle équipe marketing a été mise sur pied, elle commence à faire du très bon travail. Genève est en train de construire quelque chose de solide. Les bases sont en place, mais il faudra trouver de nouveaux moyens pour évoluer. Les infrastructures actuelles ne sont plus adaptées. Le hockey moderne réclame de belles patinoires, avec des loges pour accueillir les sponsors locaux.