Philippe Lucas n'exercera aucune fonction officielle, ce week-end, aux championnats d'Europe de natation. Il est suspendu sans possibilité de recours, pour délit de grande gueule. En substance, il a qualifié son président de nullité immuable. «Je ne peux pas le blairer et il ne m'aime pas, voilà tout. Il n'y a pas de problème: dans la vie, vous travaillez avec des gens, mais vous ne pouvez pas tous les embrasser sur la bouche», a expliqué le coach sur RMC.

France Télévision a saisi l'occasion: elle a envoyé Philippe Lucas sur les berges du petit bassin, à l'heure des finales, dans un statut de consultant. Car aucune personnalité du sport français n'est aussi consultée désormais que Philippe Lucas.

Dans l'imagerie populaire, l'homme n'est plus seulement un dur à cuir hiératique, «un éleveur de tritons» (Libération), ni même un pygmalion: il est le chantre de la souffrance sollicitée, l'icône gavroche de la France qui marne. On l'invite partout et il dit tout. Haut et fort. Tirage au sort de l'Euro 2008: «Le groupe de la mort? Quel groupe de la mort? En France, on a peur de tout. On n'a rien dans le pantalon.»

Le mentor a acquis sa légitimité de triquard en éperonnant Laure Manaudou, multiple championne du monde, bercée d'invectives et de préceptes depuis l'âge des romans Oui-Oui. Le profil de Philippe Lucas est intéressant: pédagogie façon bataillon de Joinville, paternalisme façon Geneviève de Fontenay, look «auto-tamponneuse» - quatre colliers, sept bracelets, barbe revêche, crinière désinvolte. Le reste est à l'avenant: réveil tous les matins à 5h tapant, coucher tous les soirs à minuit, «grand max», après la fermeture du Café de la Banque à Melun.

Tous tentent encore de déceler en lui, sans l'identifier vraiment, la part d'expertise, la part de balourdise. Est-il un entraîneur despotique ou un despote bien entraîné? Sa méthode consiste-t-elle en une ascèse prodigieuse, en des coups de pied aux fesses érigés en érudition, ou recèle-t-elle des trésors de persuasion insoupçonnés? Laure Manaudou dit que, parfois, elle s'ennuyait tellement à arpenter son couloir qu'elle «comptait les carreaux au fond de la piscine». David Abrard dit que Lucas «recule quotidiennement le seuil de la souffrance». Tellement que la compétition, soudain, apparaît comme des vacances.

Toute la presse française a narré le premier entraînement du cador, à 20 ans tout juste. Philippe Lucas s'était présenté à la piscine de Melun en mentor autoproclamé, après en avoir nettoyé les vestiaires pendant plus de six ans. Il avait débarqué avec, pour tout bagage, un diplôme de maître-nageur et un chrono dernier cri. Déjà, il promenait ses certitudes. Vingt-sept élèves furent mis à l'eau sans préambule, dès le début de la séance. A la fin, il n'en resta plus que quatre. «J'ai fait la sélection...»

L'école, Philippe Lucas n'en avait «rien à branler». La natation, il s'y est tout juste ébroué. «Je n'avais aucune qualité. J'étais une pince.» Par chance, l'autodidacte a toujours décelé en lui, sans l'identifier vraiment, des appétits de chef de meute, le goût du dépassement de soi, fût-ce à travers les autres. Il n'a commis qu'une erreur fâcheuse, une bête erreur d'aiguillage: il aurait voulu s'accomplir sur un terrain de football. «Regarder des gars ou des gonzesses nager, ça me fait royalement chier.»

Pour que la magie opère, les ouailles ont besoin de croire en lui. Et vice versa. Selon ses partisans, Philippe Lucas fédère des hardiesses et désinhibe des singularités. Allez comprendre pourquoi, scientifiquement, la méthode fonctionne mieux avec les femmes, mais le maître nargueur a une explication rationnelle: «Les filles savent ce qu'elles veulent. Neuf fois sur dix, dans un couple, c'est la femme qui se barre. Le mec, il n'a pas les couilles.» Car tout est dans le pantalon.

Le rapport de séduction est latent, quelque part entre Œdipe - «La relation entraîneur-athlète est comme une histoire d'amour», a lâché le mentor - et le syndrome de Stockholm - «Philippe Lucas nous enferme dans sa logique. Parfois, c'est dur, trop dur. Mais quand ça passe, c'est tellement bon», a témoigné une ancienne élève.

Il ressent et il voit. Evaluation rapide, précise et juste. «Il possède un flair inestimable», reconnaît la cantonade. «Un œil de maquignon», rectifient les sceptiques. De Laure Manaudou, le chaperon n'a cessé de louer l'opiniâtreté, en confisquant d'emblée toute dimension héroïque: «Je l'ai virée trente fois de l'entraînement. Vous croyez quoi? Que c'est une star? C'est l'une des plus grosses branleuses que j'ai entraînées de ma vie.» Une branleuse qui nageait entre 16 et 19 kilomètres par jour, avant de décompresser en salle de fitness.

Avec Philippe Lucas, il n'y a pas de super héros ou de surhommes. Il n'y a que des objectifs. Ses valeurs, vendues dans les supérettes de l'idéologie sportive comme du bon sens terrien, sont devenues un fonds de commerce, le relais de la pensée sous-jacente. Quand la France couve une peur ou une crise, c'est Philippe Lucas qui, bon gré mal gré, court les grand-messes cathodiques, en pourfendeur de la pusillanimité congénitale. «A la place de Zidane, j'aurais pété le nez de Materazzi.» «En France, ça ne bosse pas. Les Ricains, ils ne sont pas meilleurs. Ils se la jouent avec leurs casquettes en arrière, mais je les emmerde. Ils ont quand même une qualité: ils sont ambitieux et ils ont des structures.»

Lui revendique une fascination éternelle pour Johnny Hallyday et le Paris Saint-Germain, sans autre explication. Il n'est pas un rebelle, juste «un mec réglo et franc». Forcément, toute la France guette ses premiers pas au bord du bassin de Debrecen (Hongrie), en direct et en pantalon, micro aux poings et revanches en bandoulière. Toute la France guette l'instant sacré où le mentor éconduit croisera Laure Manaudou, flanquée de son nouveau petit ami.

Il n'en prend pas ombrage: «Laure a un gros problème affectif. Dès qu'elle rencontre quelqu'un, elle s'attache.» Tous deux formaient une synergie, une association d'idées. Depuis, sa vie à lui ne s'encombre plus d'alter ego. Inutile: Philippe Lucas est le dépositaire de l'allant gaulois, il déjeune avec ses idoles footballeurs, il a sa marionnette aux Guignols de l'info, il vend des répliques de son «Marcel» jaune au prix de 25 euros l'unité. Quand la France lui demande ce qu'il serait sans Laure Manaudou, il répond sans broncher: «Posez-vous la question inverse.» Question de bon sens, encore et toujours.