Un sifflet à la lippe, une poignée de cartons en poche et, depuis peu, une astuce électronique le reliant à ses deux assesseurs qui, comme lui, n'ont que deux mirettes et beaucoup de bonne volonté pour tout voir… L'arbitre de football est doté d'un outillage fort sommaire par rapport à l'ampleur de sa tâche. Condamné à un oubli immédiat lorsque sa prestation est irréprochable, l'«homme en noir» est raillé, insulté voire menacé s'il a le malheur de se tromper. Et en la matière, se tromper ne signifie pas forcément avoir tort. Se tromper, aux yeux des fanatiques qui méconnaissent souvent le règlement, c'est prendre une décision qui les empêche de vivre jusqu'au bout leurs chauvines aspirations.

Lors d'un Euro, la mission habituellement délicate de l'arbitre devient épineuse au possible. Plus d'enjeu, plus de passion, plus de caméras, plus de pression… Et, immanquablement, un lot considérable d'actions litigieuses, de choix cornéliens, de vives polémiques. Faute ou simulation? Carton rouge ou pas? Penalty? Hors-jeu? Le tournoi portugais n'échappe pas à la règle et le Vaudois Philippe Mercier, ancien arbitre international – il a officié lors de l'Euro 88 et dirigé 45 rencontres internationales –, a accepté de livrer son point de vue sur les quelques cas discutables qui ont émaillé la première phase de la compétition.

Le Temps: Quel regard portez-vous, question arbitrage, sur cet Euro?

Philippe Mercier: Ces grands tournois sont, comme pour les joueurs et les supporters, particuliers pour les arbitres. Ceux-ci sont réunis avant la compétition, ils reçoivent des consignes spécifiques (ndlr: la lutte contre la simulation et autres gestes volontaires d'antijeu était au centre des débats cette année). Le tournoi n'est certes pas fini, mais j'avoue que je m'attendais à davantage de problèmes. Il faut dire que nous avons à faire à la crème de l'arbitrage.

– Malgré tout, certaines décisions donnent l'impression qu'il y a parfois deux poids, deux mesures. Lors de France - Angleterre, la sortie du gardien David James dans les pieds de Thierry Henry a été sanctionnée d'un penalty et d'un carton jaune. Pour une faute similaire lors de la récente finale de la Coupe de l'UEFA, Fabien Barthez a été expulsé par Pierluigi Collina.

– De même qu'on ne peut pas demander à tous les joueurs d'évoluer à la manière de Zinédine Zidane, un arbitre n'est pas un robot préprogrammé. Le règlement est une chose, son interprétation une autre. L'unité absolue de jugement est utopique. Dans le cas que vous citez, Henry arrive décalé par rapport au but, alors que le joueur de Valence s'était présenté dans l'axe face à Barthez. Cela peut expliquer la nuance entre les deux sanctions.

– Le but de Ruud van Nistelrooy, revenu d'une position de hors-jeu face aux Tchèques, ou l'égalisation de David Trezeguet contre la Croatie, après avoir touché le ballon de la main, ont fait couler beaucoup d'encre en début d'Euro. Votre avis?

– Lorsque l'ailier hollandais est lancé, van Nistelrooy est en effet derrière la défense tchèque, mais il ne participe pas au jeu. Sur le centre, il marque en position régulière. L'arbitre peut choisir de siffler au départ de l'action, ou considérer que les deux phases de jeu sont bien distinctes et accorder le but. J'aurais moi aussi opté pour la seconde solution. Concernant Trezeguet, il touche le ballon de la main sans effectuer le moindre geste intentionnel. Il aurait été plus facile de siffler, mais, dans l'esprit, il était juste de laisser l'action se poursuivre.

– L'expulsion du gardien russe Sergei Ovchinnikov face au Portugal, alors que les images prouvent qu'il n'a pas touché le ballon de la main hors de sa surface, était en revanche injustifiée…

– Ce cas relève de la poisse et je tire mon chapeau à Ovchinnikov, qui n'a pas protesté. Il est bon de rappeler que, pour l'arbitre aussi, la chance joue un rôle. Tout dépend de sa position sur le terrain, de celle des vingt-deux joueurs, autant d'obstacles à sa vision du jeu. L'arbitre n'a pas le ralenti lorsqu'il court, ni dix secondes pour réfléchir.

– D'où le débat quant à l'introduction de la vidéo…

– Dans l'absolu, je suis pour. Mais la FIFA prône une unification des règles sur la planète football et il est impossible d'imaginer des terrains de 2e ligue équipés des installations nécessaires. Et on peut se demander s'il serait logique d'interrompre une contre-attaque pour visionner une phase litigieuse.

– Que vous inspire le rôle particulièrement ingrat de l'arbitre?

– On s'habitue à tout. Disons qu'un arbitre doit aimer passionnément le football pour supporter les critiques et les protestations incessantes dont il est l'objet. A l'origine du football, l'arbitre n'existait pas. Il faut souligner qu'il a fait son apparition à la demande des joueurs, qui ne parvenaient plus à s'entendre entre eux. Depuis toujours, le footballeur est un tricheur. Il a vite eu besoin d'une autorité à laquelle se référer.

– Que pensez-vous des crachats de Francesco Totti et d'Alexander Frei? Ces gestes sont-ils plus graves qu'un tacle dangereux?

– Est-il plus grave de noyer sa femme ou de l'étrangler? Le point 4 de la loi 12 dit clairement qu'un joueur coupable d'un comportement grossièrement antisportif ou d'un acte brutal doit être expulsé. Un point c'est tout. Je ne trouve en revanche pas normal qu'un tirage de maillot et une faute dangereuse soient sanctionnés du même carton jaune. Ou qu'une faute ne soit pas sanctionnée de la même manière si elle est commise dans les seize mètres ou en dehors.

– Comment remédier à ces cas de figure trop fréquents?

– L'idée d'élargir la gamme des cartons à distribuer, afin d'établir une hiérarchie plus précise entre les délits, me semble intéressante. D'autre part, les arbitres doivent apprendre à juger les irrégularités de façon identique dans toutes les zones du terrain. Psychologiquement, l'arbitre essaie toujours de ne pas être celui qui décide du sort d'un match. Du coup, il hésitera à siffler un tirage de maillot s'il a lieu dans la surface de réparation. Devant ma TV, je deviens fou en voyant des défenseurs qui ceinturent systématiquement leur adversaire sans être sanctionnés. Actuellement, il y a une faute sur chaque corner. Et celui qui n'est pas puni n'a aucune raison valable de changer sa façon de faire. Si le règlement était appliqué à la lettre dans tous les cas, il y aurait dans un premier temps sept ou huit penalties par match. Mais cela aurait le mérite d'éduquer les joueurs.