Médias

Philippe Von Burg : «Un contraste d’émotions à leur paroxysme»

Dimanche, le journaliste de la RTS commentera pour la 133e et dernière fois un match de l’équipe nationale. Si elle a perdu de son prestige, la fonction demeure un poste d’observation privilégié

Il avait succédé en 2006 à Pierre-Alain Dupuis et cédera l’an prochain le micro à David Lemos. Dimanche soir au terme de Suisse-Belgique, Philippe Von Burg abandonnera le poste le plus convoité et le plus exposé de la presse sportive: celui de commentateur des matchs de l’équipe nationale de football. Le Genevois, qui continuera de travailler au département des sports de la RTS, tire le bilan de ses douze ans aux côtés de la «Nati».

Le Temps: Vous allez vivre dimanche votre 133e match de l’équipe de Suisse. C’est 15 de plus que Heinz Hermann, le recordman de sélections.

Philippe Von Burg: Non, le seul qui a des sélections, c’est Alexandre Comisetti [30], lorsqu’il était joueur. Moi je ne jouais pas ma place à chaque match.

Tout de même, vous avez passé douze ans au contact de l’équipe nationale. Comment l’avez-vous vue évoluer?

Tout d’abord, il faut souligner que la Suisse est devenue une habituée des phases finales. J’ai eu la chance de commenter ses matchs aux Coupes du monde 2010, 2014 et 2018 ainsi qu’aux Championnats d’Europe 2008 et 2016. Je suis d’une génération qui avait l’habitude de se choisir une autre équipe durant les phases finales. Lorsque j'étais enfant, mes albums Panini comportaient seulement quatre vignettes de joueurs suisses, à coller tout à la fin, parmi les équipes éliminées.

Par contre, au fil des participations, l’équipe de Suisse a drainé toujours plus de journalistes et s’est toujours plus refermée sur elle-même. C’est l’autre grand changement, nettement moins positif. Les joueurs sont devenus inaccessibles. Ils sont en permanence protégés par un staff d’une trentaine de personnes qui dressent un mur entre les médias et l’équipe. Voyager avec les joueurs est devenu inutile: celui qui est surpris en train de parler à un joueur sans en avoir fait la demande – demande dont il n’est pas sûr qu’elle ait seulement été transmise au joueur – se fait immédiatement rappeler à l’ordre.

Cela affectait-il directement votre travail?

Moins que d’autres confrères, c’est vrai, parce que la RTS, par contrat, garde tout de même un certain contact avec les joueurs. Mais tout de même, je regrette ces moments où l’on pouvait parler de tout et de rien, de l’état de forme, de la situation en club. Des petites infos, rien d’incroyable, mais on prenait la température, il y avait un échange. J’avais souvent ce genre de petites discussions informelles avec Göhkan Inler. Je trouve dommage que l’on ait perdu cette sensibilité, cette touche humaine…

Vous trouvez que les joueurs y ont perdu?

Je ne sais pas… Je peux comprendre que, de leur point de vue, il y a toujours plus de médias et toujours plus de demandes. Il devient impossible de contenter tout le monde et difficile d’accorder des passe-droits.

Comment les réseaux sociaux ont-ils influencé votre commentaire?

Il est vrai que ça n’existait quasiment pas en 2006 et que c’était encore marginal en 2010. En 2014, on nous avait demandé de faire un peu de présence sur les réseaux sociaux et je n’avais pas anticipé l’ampleur que cela pouvait prendre. Après un Mondial assez éprouvant (chaleur, voyages), je me suis pris la vague en plein visage et j’avoue que je l’ai assez moyennement vécu. Mais au moins cela m’a-t-il aidé à me préparer pour 2018.

Aujourd’hui, n’importe quel téléspectateur pense connaître le football autant que vous et n’hésite pas à vous le faire savoir à la moindre erreur…

Oui, mais je pense que c’est quelque chose qu’il faut accepter. Cela fait partie du métier. Nous pouvons tous faire des erreurs, surtout dans le commentaire en direct. Chacun est libre de s’expliquer s’il se sent attaqué sur les réseaux sociaux – il m’arrive de le faire si le ton n’est pas insultant – mais il ne faut pas lutter contre le phénomène, parce que c’est une épée de Damoclès beaucoup trop lourde.

Marc Rosset dit que ce qu’il préfère dans son travail de consultant pour la Coupe Davis, ce sont les rencontres avec les supporters suisses à l’étranger.

C’est vrai que c’est très marquant, et que c’est peut-être ce qui me manquera le plus. Dans tous les pays, même aux Féroé, même en Moldavie, il y a toujours eu des Suisses qui ont mis de l’argent de côté ou posé une semaine de vacances pour suivre l’équipe nationale. J’en ai croisé beaucoup et ça a toujours été des moments étonnants, des rencontres improbables mais très intéressantes.

Sur le plan sportif, quels souvenirs émergent de ces douze ans de Nati?

Ce qui ressort, c’est le contraste d’émotions à leur paroxysme. On passe souvent et très vite d’un extrême à l’autre. C’est le charme du football, mais c’est aussi l’une des caractéristiques de cette équipe de Suisse, qui bat l’Espagne en ouverture de la Coupe du monde 2010 mais se fait éliminer sans parvenir à marquer contre le Honduras, qui va chercher la victoire à la 93e minute en 2014 contre l’Equateur puis prend une volée le match suivant contre la France, qui réalise un match superbe contre la Serbie en 2018 mais retombe dans ses vieux travers contre la Suède.

D’une manière générale, tous les matchs à élimination directe laissent des souvenirs marquants, qu’ils soient positifs ou négatifs. J’aime bien Michel Platini quand il dit que son meilleur souvenir est Séville 82 [la demi-finale de la Coupe du monde, perdue aux tirs au but contre la RFA], parce qu’il y a vécu toutes les émotions en un seul match. Il n’y a pas que la victoire qui est belle. Cela dit, je trouve qu’il en est une totalement sous-estimée en Suisse: le 5-3 contre l’Allemagne en amical, en mai 2012. Avec le recul, la Mannschaft alignait 11 futurs champions du monde.

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