Peu de gens connaissent son nom. Ils sont encore plus nombreux à ignorer le son de sa voix. Mais sa mine et son allure sont identifiables entre mille. Pierluigi Collina, 42 ans, ne ressemble à aucun autre arbitre de la planète football. Le crâne aussi lisse que les fesses d'un nouveau-né, résultat d'une alopécie contractée à l'âge de 25 ans, les joues creuses et le regard perçant, il est fait tout en angles, sans rondeurs ni largesses. A le voir courir d'un bout à l'autre du terrain, le sifflet à la main et la tunique fermée jusqu'au dernier bouton, on le croirait égaré d'un feuilleton de science-fiction.

Elu en janvier dernier meilleur arbitre du monde pour la quatrième année de suite, Pierluigi Collina est pourtant considéré par les experts comme un modèle du genre. Ses états de service plaident d'ailleurs très facilement sa cause. Depuis ses débuts internationaux en avril 1996, l'Italien a officié dans quelques-uns des plus grands matches de la dernière décennie. Au Mondial 98, il avait été désigné pour arbitrer deux rencontres. L'année suivante, il a tenu le sifflet de la finale de la Ligue des champions, entre le Bayern Munich et Manchester United. Depuis, la FIFA l'appelle presque systématiquement pour les cas difficiles, les rencontres truffées de pièges. Comme l'explosif Allemagne-Angleterre, en septembre dernier à Munich, en qualifications pour la phase finale du Mondial 2002.

Depuis le début de la Coupe du monde, Pierluigi Collina n'a quitté qu'à deux reprises l'hôtel où séjourne le corps arbitral. Une première fois pour Argentine-Angleterre, le sommet présumé du «groupe de la mort». Puis il l'a fait en huitièmes de finale, le matin de Japon-Turquie, l'une des affiches surprises du deuxième tour. A chaque fois, sa prestation a été impeccable. Dimanche, il arbitrera «la der des ders», Allemagne-Brésil, au stade de Yokohama. «Nous n'avons même pas hésité, son nom s'est imposé comme une évidence», assure un porte-parole de la commission d'arbitrage de la FIFA.

Devenu arbitre par amour du football et par goût de l'exactitude, Pierluigi Collina exerce dans sa ville de Viareggio le métier de consultant financier. «Pour moi, le football ne représente pas tout», avoue-t-il dans un étroit sourire, sans faire mystère de sa passion du basket (il mesure 1,88 m) et de la lecture. Il y consacre pourtant l'essentiel de son temps libre, travaillant sans relâche à l'étude des règles, du jeu des différentes équipes et de leur culture footballistique. «On n'empêchera jamais l'erreur humaine, explique-t-il, mais une bonne préparation permet d'en limiter le risque.»

Sa méthode? L'analyse. Celle du hors-jeu, notamment, et de la façon dont les défenses du monde entier le pratiquent. A force de visualiser la technique et la position des meilleurs joueurs de la planète, il peut réciter aujourd'hui sans se tromper les habitudes des uns et des autres. «Je sais lesquels préfèrent tirer du pied droit, et lesquels du pied gauche, dit-il. Cela m'aide à trouver le meilleur placement sur le terrain. J'étudie aussi beaucoup les différences de tactique d'un pays à l'autre. Le jeu de l'Angleterre, par exemple, est très éloigné de celui de l'Italie. On ne peut donc pas arbitrer ces deux pays de la même façon.»

En Italie, sa notoriété est telle qu'il n'est pas rare de voir des spectateurs pousser la porte du stade habillés de T-shirts marqués de ces deux mots: «Collina président». On le dit assez populaire pour devoir parfois se cacher, après une rencontre, histoire d'éviter la meute des chasseurs d'autographes. Il serait même élevé au rang de sex-symbol. Le phénomène est peu commun, pour un arbitre de football, une fonction où il est plus fréquent de déclencher la haine et les critiques. «Mais je ne suis pas si apprécié que cela, se défend-il. En ayant arbitré plus de 160 rencontres de série A, j'ai sans doute commis assez d'erreurs pour me fâcher avec tous les groupes de supporters du pays!»

Pendant ce Mondial asiatique, Pierluigi Collina s'est tenu très éloigné du violent débat sur l'arbitrage, un vieux serpent de mer resurgi dès les premières rencontres pour empoisonner toute la compétition. Astreint à un devoir de réserve, il n'a pas pu s'exprimer pour prendre la défense de ses collègues. Mais il est facile d'imaginer que l'envie de le faire l'a souvent saisi par le col. «Ce que je déteste, ce sont les critiques inappropriées. Dans ces cas-là, je peux vraiment m'emporter.» Le monde aura les yeux rivés sur lui, dimanche, tout au long de la finale. Il le sait et s'y prépare. Avec la volonté de laver l'image ternie de tout le corps arbitral.