Portrait

Pierre Menès France

A contre-courant des mœurs actuelles, le consultant football de Canal + s’est élevé au rang de people en incarnant une certaine idée de la beaufitude franchouillarde. Dimanche, il revenait à l’antenne, amaigri mais pas assagi

A croire que c'était l'évènement sportif du week-end. Dimanche 2 avril, Pierre Menès (53 ans) a fait son retour au Canal Foot­ball Club. En septembre dernier, le consultant de l'émission-phare de Canal + s'était retiré des plateaux télés pour se soigner. Atteint d'une cirrhose Nash, il a subi en décembre une double greffe du foie et d'un rein. Tout s'est bien passé et «Pierrot» est revenu à l'antenne plus vite que Zlatan en défense.

Ce statut de «miraculé» a déposé sur son front l’auréole qu’on lui voyait plutôt sur la chemise. «Pierre Menès retrouve le sourire», s'est réjouit Gala le 21 mars, «Pierre Menès a peur de craquer», révèle Voici le 1er avril. La semaine dernière, Le Matin lui a consacré une page d’interview: en rubrique sport mais toutes les questions portaient sur lui, sa santé, le soutien de ses proches, l'amour du public.

Des accents de Coluche

Durant toute la semaine, la chaîne a largement communiqué: bande annonce, sketchs des Guignols, extraits. L'intéressé a fait de son côté la tournée des grands médias pour présenter son dernier livre, «Deuxième mi-temps» (Éditions Kero, 208 pages). Il ne l'a pas écrit, lui qui fut tout de même journaliste à L'Equipe de 1984 à 2005, et l'autre jour sur France Inter, il semblait se soucier assez peu des erreurs factuelles relevées par une journaliste. Pierre Menès est passé à autre chose. Il est désormais un people. Quelqu'un qui vit de sa notoriété. De bon coeur, il a accepté de la mettre au service du dépistage de la cirrhose Nash, mais à sa manière: «C'est la cirrhose du con, puisqu’il n’y a même pas besoin d’être alcoolique pour l’avoir», ironise-t-il avec des accents qui rappelleront Coluche à certains et Thierry Roland à d'autres.

On a beau chercher, on ne voit que l'ancien commentateur de TF1, abonné des Grosses Têtes et des communiqués outrés des ligues féministes, pour retrouver trace d'une telle aura populaire chez un journaliste sportif. Mais c'était à une autre époque, celle où les matchs passaient sur les chaînes publiques, où l'on pouvait traiter en direct un arbitre de «salaud», ricaner sur les patronymes coréens et avouer que «tous les journalistes sportifs vont aux putes». La «beaufitude» semblait passée de mode. A l'ère des rencontres sur BeIN ou SFR, Pierre Menès est entouré de gendres idéaux et de consultants en costumes cintrés. Lui joue la contre-programmation avec l'outrance de ces complexés qui en rajoutent perpétuellement dans la surenchère.

Un pionnier des réseaux sociaux

Le vrai talent de Pierre Menès fut d'avoir été l’un des premiers à comprendre l'impact des réseaux sociaux et des médias électroniques. En 2010, quand ses collègues s’arc-boutent à leur signature dans L’Equipe, son blog «Pierrot le foot» sur Yahoo! Sport recueille une moyenne de plus de mille commentaires quotidiens. Il est passé depuis sur Twitter, où il compte 1,72 million d'abonnés. «Au début, je voulais en avoir plus que Mouloud Achour [journaliste de Canal +], puis plus que Nikos Aliagas, puis que Nicolas Sarkozy. J’y suis arrivé à chaque fois.»

Fin 2015, L’Equipe classait son ancien journaliste au 10e rang des 30 personnalités les plus influentes du football français. Devant lui? Nasser El Khelaifi, le président du PSG, Didier Deschamps, le sélectionneur national, Jean-Michel Aulas, le président de Lyon, Zinedine Zidane, Laurent Blanc (encore entraîneur du PSG), Karim Benzema, Michel Platini (alors futur président de la FIFA), Anthony Martial (qui venait d’être transféré pour 80 millions d’euros à Manchester United). Vincent Duluc, le principal journaliste football du seul quotidien sportif français, n’était classé que vingtième. Duluc qui ne dit pas grand chose avec style, Menès qui balance ses vérités avec force.

Des revenus de plus de 250 000 euros annuels

Dans un milieu qui se veut toujours plus propre, professionnel et aseptisé, lui incarne le franc-parler, un côté «je dis c’que j’pense» qui fait étrangement écho à l'actualité politique. Cela a bâti sa renommée et sa fortune. Il fait de la publicité (pour un site de paris sportifs en ligne et pour une chaîne de garages autos), multiplie les chroniques et revendique des revenus supérieurs à 250 000 euros annuels, plus proches d'un bon joueur de Ligue 2 que d'un excellent journaliste. Sa fiche Wikipédia rappelle qu’«il a voté Nicolas Sarkozy aux deux tours de l’élection présidentielle 2012» et fait des apparitions dans dix films ou téléfilms (Les Tuches, Disco, Il était une fois dans l’Oued), dont deux fois pour y jouer son propre rôle.

Pierre Menès n'avait pas forcément besoin d'argent. D'être reconnu et aimé, oui. Enfant d'une famille aisée, il entame une fac d'histoire, passe par la case Club Med' et frappe tôt à la porte de L'Equipe. Il patiente longtemps dans le «vivier», l'antichambre des pigistes. Journaliste parmi d'autres, sa carrière décolle lorsqu'il sympathise avec les Frenchies d'Arsenal. Robert Pirès dort parfois chez lui, Thierry Henry l'habille aux couleurs de ses sponsors. En échange, révèle le journaliste David Garcia en 2008 dans «La face cachée de L'Equipe», aucun n'a jamais une mauvaise note dans le quotidien.

C'est l'époque où même le principal média sportif n'a plus d'accès direct aux joueurs. Menès, lui, est pote avec Patrick Vieira ou Laurent Blanc. Ses collègues s’inquiètent de son manque d’éthique, ses chefs se félicitent des scoops qu’il apporte.

De solides inimitiés

En 2005, son ami Robert Pirès le fait passer de l'autre côté de la barrière: directeur de la communication au Stade de Reims. L'expérience tournera court. Il devient alors chroniqueur télé et radio pour différents médias avant de trouver la bonne formule - et le bon duo - sur M6 avec Estelle Denis, la compagne de Raymond Domenech. Encouragée par la journaliste, y compris à propos du sélectionneur, il peaufine son style de «sniper» du football, qu'il exerce depuis 2009 pour Canal +.

Forcément, son style sans nuance ni filet l'expose. Ses inimitiés (Jean-Michel Larqué, Jean Tigana, l'Olympique Lyonnais, Patrice Evra) sont désormais plus célèbres que ses amitiés. S'il a parfois eu raison (il était contre la campagne anti-Jacquet de L'Equipe en 1998 et pour la présence de Dimitri Payet à l'Euro 2016), il s'est aussi beaucoup trompé. Lorsque Marcelo Bielsa quitte l'OM en août 2015, il affirme que c'est «pour reprendre l'équipe nationale du Mexique». Un mois plus tard, il persiste: «Il signera en décembre histoire de prendre un peu moins l'OM pour des cons (…) Je ne balance pas ça en l'air j'ai des infos.» Des infos que Marcelo Bielsa, visiblement, n'avait pas.

Il a beaufisé l’antenne. Avant, Canal traitait le football avec classe

Sur Twitter, Pierre Menès affirme le 14 février 2016 que la vidéo du défenseur du PSG Serge Aurier critiquant son entraîneur Laurent Blanc est un faux. «C'est une info, pas un avis», précise-t-il. Pas de bol, le même jour, Serge Aurier reconnaît l'authenticité de la vidéo. Pierre Menès a un avis sur tout et, pour revenir à Coluche, «a surtout un avis». «Il a beaufisé l’antenne. Avant, Canal traitait le football avec classe», a regretté Lionel Dutemple, l'un des auteurs des Guignols. Dimanche, le trublion est revenu, générant la plus forte ébullition médiatique depuis qu'il s'était mis en scène pour relever le défi de Patrice Evra: réussir huit jongles. Chapeau l'artiste!

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