Entre 1984 et 1990, Pirmin Zurbriggen a remporté quatre fois le classement général de la Coupe du monde de ski alpin. Il a surtout réussi à gagner des courses dans les cinq disciplines qui composent le calendrier depuis 1986 (slalom, géant, super-G, descente, combiné), un exploit imité le week-end dernier par la jeune prodige du Cirque blanc Mikaela Shiffrin. Depuis l’hôtel qui porte son nom et qu’il dirige dans son village natal de Saas-Almagell, le plus titré des skieurs suisses décrypte le défi de s’aligner sur tous les types d’épreuves.

Que vous inspirent les exploits de Mikaela Shiffrin?

Elle est très impressionnante. Par sa capacité à enchaîner les victoires, bien sûr, mais surtout par le contenu de son ski: son toucher de neige est magnifique. J’ai le sentiment qu’elle peut vraiment réaliser une saison incroyable, avec beaucoup de succès dans toutes les disciplines. Mais elle doit aussi penser à s’accorder des plages de repos, car ce qu’elle s’impose peut se révéler épuisant.

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Du repos, vous aviez l’habitude d’en prendre, vous?

Pas beaucoup, à bien y réfléchir! (Rires.)

Qu’est-ce qui conduit un skieur à participer à toutes les disciplines?

Dans mon cas, j’ai toujours été quelqu’un de très actif. Je faisais beaucoup de sports différents, beaucoup d’activités, et j’ai toujours aimé cela. Quand on varie les plaisirs, la lassitude menace moins… Après, pour parler de ski alpin de haut niveau, je pense qu’il faut en premier lieu s’imposer dans une discipline et, ensuite, étudier la possibilité d’en ajouter une deuxième, et ainsi de suite. Si le talent et la motivation sont là, il ne faut pas se priver, car cela rend les saisons plus intéressantes.

Mais également plus éprouvantes, avec la multiplication des entraînements…

C’est vrai. Il faut une certaine expérience pour gérer cela. Moi, j’avais l’avantage d’être un descendeur-né, je n’avais pas besoin de trop m’entraîner pour rester à mon niveau. Cela m’a permis de consacrer beaucoup de temps pour m’améliorer en géant et en slalom. Pour d’autres, c’est l’inverse. A l’époque, mon grand rival Marc Girardelli devait lui se concentrer sur les disciplines de vitesse. En technique, il n’avait qu’à laisser parler le naturel…

Pourquoi, chez les hommes, aucun skieur ne fait actuellement le pari de la polyvalence?

Il y a plusieurs raisons. Bien sûr, il faut les qualités pour y arriver. Ensuite, cela demande une énergie énorme, d’autant que depuis mon époque, le niveau est monté dans toutes les disciplines. Les skieurs sont aujourd’hui aux limites de ce qu’il est possible de faire. Et puis il y a encore autre chose: un sportif vit des primes qu’il engrange, et elles ne sont véritablement intéressantes que pour les trois premiers. Alors les athlètes ont tout intérêt à se battre pour le podium dans deux disciplines plutôt que de figurer dans le top 20 des cinq qui existent.

Mais ne regrettez-vous pas qu’un skieur du talent de Marcel Hirscher ne s’essaye pas aux disciplines de vitesse?

Sans doute y a-t-il réfléchi. Je ne connais pas ses raisons personnelles. Mais je peux vous dire qu’à mon époque, un Ingemar Stenmark [recordman du nombre de victoires en Coupe du monde, ndlr] avait tout simplement peur de la vitesse qu’on prend sur une descente!

Qu’est-ce qui explique que les meilleures femmes, elles, tendent à devenir des skieuses complètes?

C’est surtout une question de concurrence, qui est moindre chez les femmes que chez les hommes. Les meilleures sont excellentes, et leur supériorité est telle qu’elles peuvent la faire fructifier sur tous les types d’épreuves. Cela n’enlève rien au fait qu’elles doivent travailler énormément pour y arriver.