Cyclisme

De la piste à la route, le plan de carrière rêvé

Avant de gagner le Tour de France, Geraint Thomas fut le roi de la poursuite par équipes avec la Grande-Bretagne. De quoi inspirer tous ceux qui enchaînent les tours de vélodrome et ne désespèrent pas de vivre plus confortablement de leur passion

Pendant cinq jours, les Championnats du monde sur piste juniors se sont déroulés au Centre mondial du cyclisme, à Aigle. Pas moins de 315 jeunes athlètes venus de 45 pays se sont partagé les 20 titres distribués dans des épreuves comme le keirin, la course aux points et l’omnium. Mais une partie d’entre eux avaient encore une autre discipline dans un coin de la tête: le cyclisme sur route.

Dans certains sports, passer d’une spécialité à l’autre relève de l’utopie. En ski, le champion de descente ne devient pas roi du slalom. En hippisme, le saut d’obstacles et le dressage sont des mondes totalement à part, antagonistes à certains égards. En athlétisme, celui qui saute haut n’est pas le même que celui qui court longtemps ou qui lance loin. Mais en cyclisme, aussi distinctes que soient les voies possibles, elles peuvent se recouper pour mener à la route. C’est le cas du cyclo-cross - où Peter Sagan et Julian Alaphilippe brillaient avant de gagner étapes de grands tours et classiques -, et du cyclisme sur piste.

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Vainqueur surprise du dernier Tour de France, Geraint Thomas fut d’abord double champion olympique et triple champion du monde de la poursuite par équipes avec la Grande-Bretagne. Six ans avant lui, son compatriote Bradley Wiggins avait aussi inscrit son nom au palmarès de la Grande Boucle après une brillante carrière dans les vélodromes. Le natif de l’île de Man Mark Cavendish et le Suisse Stefan Küng – récemment transféré de BMC à la Française des Jeux – ont suivi le même chemin. Cela n’étonne personne: c’est celui qui permet de mieux gagner sa vie en continuant à pédaler.

Pas donné à tout le monde

Dans les coursives du Centre mondial du cyclisme d’Aigle, Alexandre Prudhomme s’affaire auprès de ses jeunes protégés. «Beaucoup de pistards ont, dans un coin de la tête, le cyclisme sur route. Et c’est logique. La piste, ce n’est pas médiatisé, il y a peu d’équipes professionnelles et peu de contacts avec le monde du travail lié au vélo», détaille l’entraîneur de l’équipe de France juniors.

Un peu plus loin, le Vaudois Gaël Suter ne peut que confirmer. Il vient de prendre sa retraite des vélodromes après notamment une 12e place lors de l’omnium des Jeux olympiques de Rio en 2016, à 26 ans seulement. «Vivre du cyclisme, c’est compliqué quand tu n’es pas sur la route», lance-t-il. Il rechigne ainsi à dire qu’il fut «professionnel», même s’il se consacrait (presque) tout entier à ses performances en selle. «J’ai fait mon apprentissage à l’Union cycliste internationale et une fois que je l’ai terminé, j’y suis resté à 20% histoire de garder un pied dans le monde du travail, témoigne-t-il. A côté de ça, je gagnais bien sûr un peu d’argent, mais j’habitais chez mes parents et je ne me faisais aucune illusion: ce n’est pas avec la piste que j’allais remplir mon compte épargne.»

Pourtant, lui n’a jamais cherché à percer sur la route. Ce n’est de toute façon pas donné à tout le monde. Le cyclisme sur piste se décline en une multitude de spécialités. Certaines ne se disputent qu’en quelques secondes sur un nombre très limité de tours. Leurs champions sont les sprinteurs des vélodromes. Les Usain Bolt du coup de pédale. A les voir s’échauffer au milieu de l’anneau, où toutes les fédérations ont leur «carré», leurs bras musclés et leur dos large ont de quoi étonner les profanes habitués à la maigreur des cyclistes. «C’est comme sur 100 mètres en athlétisme, décrypte Gaël Suter: un poids du corps relativement important n’est pas un problème, et il faut entretenir une musculature globale qui, sur la route, serait handicapante.» Ce sont des athlètes de ce genre dont s’occupe l’entraîneur Alexandre Prudhomme, qui promène lui-même une carrure de rugbyman: «Pour mes jeunes, il n’y a pas de transfert possible vers la route.» Personne n’imagine Usain Bolt courir un marathon.

Sprinters et gros rouleurs

Les nouveaux Geraint Thomas sont plutôt à chercher parmi ceux qui s’affrontent sur des épreuves longues, de 10 à 50 kilomètres sur piste. Ils sont déjà plus légers, même si encore trop lourds pour la route (le dernier vainqueur du Tour de France a perdu plus de 5 kilos depuis son titre olympique de Pékin en 2008). Et ils développent des efforts plus facilement transposables dans un peloton. «Avec des anciens pistards, on peut former deux types de coureurs, analyse Gaël Suter. Des gros rouleurs, comme Thomas ou Wiggins, et des sprinters, comme Cavendish.»

En Suisse, les jeunes talents sont amenés à toucher à tout. De la route durant la belle saison. De la piste d’octobre à mars. C’est ainsi qu’un Stefan Küng a pu éclore dans les pelotons de manière aussi naturelle. «Que Stefan tourne le dos à la piste n’a été une surprise pour personne, souligne l’ancien coureur vaudois. Il a des capacités énormes et la possibilité de briller partout. Sur la route, il s’offre la possibilité de faire une belle carrière, en gagnant un très bon salaire.»

Les jeunes croisés pendant les Championnats du monde sur piste juniors à Aigle en sont tous conscients, et beaucoup rêvent que leurs tours de vélodrome les mènent au Tour de France. Même si quelques-uns l’avouent: c’est dans la nervosité des affrontements sur l’anneau de bois qu’ils se font le plus plaisir. «Les courses sur route, c’est terriblement monotone», lâche un jeune en plein décrassage.

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