Si, intuitivement, on sent bien que monter à cheval, lancer une fléchette dans une cible, frapper une balle de tennis, courir un cent mètres, exécuter la croix de fer aux anneaux, boxer, jouer au basket ou au foot ne requièrent pas les mêmes habilités, les mêmes qualités, pourquoi pas les mêmes efforts, la question des difficultés qu’il faut vaincre pour produire à chaque fois les bons mouvements en ces différentes disciplines n’a pas toujours les réponses qu’elle mérite. Même auprès des autorités les mieux avisées. Sans compter que, quelques fois, cette question que je crois cruciale n’est même pas abordée.

Pour saisir l’importance de la difficulté dans la production des habilités motrices, je vous invite, toujours aussi intuitivement, à ce que les philosophes appellent une «expérience de pensée». Elle consiste à imaginer des situations peu vraisemblables, mais frappant suffisamment l’imagination pour qu’on puisse en tirer des enseignements utiles dans la réalité. Ici, l’objectif étant de faire comprendre, en en dramatisant l’enjeu, que le sport est ce lieu très spécial où se tromper sur les principes permettant de déclencher les mouvements du corps constitue effectivement une affaire sérieuse qui peut être fatale.

Le critère de l’échec

Voici par conséquent la consigne de départ de notre expérience imaginaire: il s’agirait de parcourir le plus rapidement possible deux points dans l’espace (A et B) distants de 400 mètres. A partir de ce préalable fort simple, trois décors naturels entourent la performance: la plaine, la forêt, la jungle.

Dans le premier décor, morne est la plaine. La voie entre les deux piquets symbolisant nos points A et B est donc libre. Dans le deuxième, les deux points A et B sont effectivement séparés par une forêt. Précisons qu’il faut obligatoirement la traverser, on ne peut la contourner. Dernier détail: seuls des écureuils vivent dans cette forêt. Animal craintif et inoffensif s’il en est. Dans le troisième décor enfin, c’est une jungle qui fait obstacle au parcours du candidat. Des gorilles parcourent librement ses sentiers, des anacondas rampent sur son sol humide, des panthères juchent sur les arbres et bondissent en feulant.

Les données du problème étant articulées, reste à poser la question qui justifie l’ensemble: que faut-il entraîner concrètement pour répondre à cette même consigne de départ, en considérant bien sûr chacun des décors qui lui donne forme de vie? Une chose est sûre: pour s’ajuster aux exigences de la consigne, il faut aller vite. Il faut produire de la vitesse. C’est, selon toute vraisemblance, le paramètre décisif, la difficulté à surmonter. Mais, dès lors qu’on compare vraiment la spécificité des trois situations, cette première certitude demande à être modulée. Voire réfutée. Après analyse, on pourrait même dire sans trop craindre de se tromper que le critère de la performance dans le premier décor constitue le critère de l’échec dans les deux autres.

En plaine, il faut foncer bille en tête. C’est la seule résolution à adopter. C’est d’autant plus facile que rien ne vient attirer l’oeil. Votre attention est préservée. Alors que, dans la forêt, et a fortiori dans la jungle, la célérité est en réalité un handicap qui pourrait s’avérer douloureux, voire même létal. Dans une forêt, les arbres ne s’écartent pas sur votre passage. Il faut donc prendre le temps d’analyser leurs différentes configurations. Elles sont susceptibles d’entraver douloureusement votre vitesse de progression. Pareil dans une jungle. A ceci près que dans ce nouveau contexte, on ne peut rester aveugle à l’agitation qui l’anime. Elle n’a rien de commun avec celle des écureuils. Dans la jungle, se déplacer trop rapidement vous transforme de facto en proie. La vitesse perçue déclenche les agressivités.

Vie ou mort du sportif

On l’aura compris, la vitesse des mouvements des corps est totalement sous la dépendance des lois de la jungle. Dans ce décor qui bouge, atteindre le plus rapidement possible le point B, devient en définitive presque secondaire. Seul compte la perception des configurations du danger entre gorilles, anacondas et panthères. A défaut, on ne survit pas. La forêt elle aussi s’impose de l’extérieur à la vitesse de vos mouvements; elle les façonne, spatialement, mais dans une moindre mesure. C’est un décor qui ne bouge pas. Dans la plaine, enfin, rien ne vient interférer la production des mouvements, si ce n’est votre propre capacité à les générer, et votre propre capacité à gérer votre stress. Etre à l’écoute des sensations qui proviennent de votre corps. C’est le facteur tout interne de production de la célérité.

Les corps sont susceptibles de mouvements. Rien de si bouleversant de prime abord dans cette simple proposition. Mais quelles difficultés? Pour quels mouvements? Et nous voilà en présence d’une question que je crois cardinale. Dans l’univers du sport, et la subtile grammaire mettant les corps en activité, toute confusion à ce niveau est affaire de réussite ou d’échec, de victoire ou de défaite… de vie ou de mort.

* Pierre Escofet est sociologue des structures, du corps et des mouvements qui en procèdent