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Novak Djokovic à l'Open d'Australie, en janvier 2016.
© Reuters

Tennis

Le plaisir, carburant essentiel et méconnu de la performance sportive

L’aveu de Novak Djokovic, qui explique ses récentes contre-performances par la perte de la joie de jouer, brise un tabou: c’est en continuant de s’amuser que l’on gagne

Atteindre le haut niveau n’est pas une partie de plaisir, mais il s’éloigne une fois que le plaisir est parti. Après tant d’autres, Novak Djokovic est en train de le découvrir. Engagé cette semaine au tournoi Masters 1000 de Shanghai, le numéro un mondial sort d’une période difficile, marquée par deux éliminations prématurées à Wimbledon et aux Jeux olympiques de Rio, et une défaite en finale de l’US Open face à Stanislas Wawrinka. Djokovic a fait un surprenant aveu au début du mois d’octobre, en déclarant que retrouver le plaisir du jeu passait désormais pour lui avant le fait de gagner de nouveaux titres.

Invité à s’expliquer sur ce blues du tennisman, le Serbe admet avoir été «épuisé émotionnellement» après sa victoire à Roland-Garros. Enfin vainqueur du dernier tournoi du Grand Chelem qui se refusait à lui, il a ensuite «décompressé» d’une manière inattendue et incontrôlée. «Les trois mois suivants ont été marqués par des hauts et des bas. Je ne ressentais plus cette joie intérieure de jouer. Ma priorité est désormais de retrouver avant toute chose cette joie, de me sentir heureux sur le court. Tout le reste arrive en second.»

Roger Federer, le plaisir de jouer

Hier encore machine programmée pour battre tous les records, Novak Djokovic est paradoxalement redevenu faillible en perdant ce qui caractérise son humanité: la joie, le jeu, l’émotion. Et ce constat éclaire d’une autre lumière le record de 17 titres du Grand Chelem que détient, sans doute pour plus longtemps qu’on ne le pense, Roger Federer. Si Federer a pu tenir douze ans au plus haut niveau, c’est parce qu’il n’a jamais perdu ce plaisir originel de simplement jouer au tennis. Tous ses amis, ses sparring-partners, ses entraîneurs, le disent et s’en étonnent. Qu’il soit toujours aussi heureux de s’entraîner chaque matin à 35 ans est unique, impressionnant. Déterminant.

Le Bâlois le répétait en novembre 2015, au Masters de Londres, avant qu’une série de blessures ne gâche sa saison 2016. «La façon dont je joue me procure beaucoup de plaisir, et le plaisir, c’est important à mon âge.» Il peut même être une drogue. Marc Rosset, dans une quête presque masochiste, s’efforça d’en sucer les ultimes gouttes au moment de tirer un trait sur sa carrière. Il voulait tuer le plaisir, se dégoûter du tennis, pour être sûr de ne jamais avoir envie d’y revenir.

«J’étais comme un moteur sans essence»

Ce qu’éprouve Novak Djokovic, Björn Borg l’a vécu avant lui. En 1981, le Suédois mettait un terme à sa carrière à seulement 25 ans. «Vous comptiez déjà onze titres du Grand Chelem. Si vous ne vous étiez pas arrêté, vous auriez pulvérisé le record de Federer!» osa-t-on lui faire remarquer en 2009, lors d’un gala de charité à Paris. Borg avait un peu bu ce soir-là, mais cette question était très claire dans sa tête.

Lire aussi: Arsène Wenger: «Je suis un amortisseur de stress»

«Impossible. Je n’avais plus de motivation, plus d’envie, plus de plaisir. J’étais comme un moteur sans essence. J’étais incapable de gagner d’autres grands tournois. Je n’ai ni doute ni regret à ce sujet.»

Le plaisir est l’un des carburants de la performance. Arsène Wenger nous l’expliquait en début d’année. «Le sport de haut niveau possède cette difficulté exceptionnelle qu’il requiert d’être à la fois concentré et relâché, nous disait l’entraîneur d’Arsenal. Tout le problème du grand joueur est de parvenir à pénétrer dans cette zone mentale où tout paraît facile.» Le plaisir a le don d’absorber la pression, de désamorcer la frustration.

Lors de sa venue à Lausanne, début octobre, Zinédine Zidane n’a parlé que de ça: du plaisir de jouer. De celui que les jeunes doivent prendre avant de songer à faire une carrière, de celui qu’il trouve encore à se mêler aux petits matches de fin d’entraînement, de celui surtout, essentiel, que des grands champions continuent de prendre chaque jour. «Mes joueurs ont tout mais ils restent quelque part des enfants qui s’amusent. Cristiano Ronaldo, notamment, veut tout le temps marquer, gagner ses matches, même à l’entraînement.»

Lire aussi: Zinédine Zidane à Lausanne: «J’ai encore le plaisir de jouer»

«L’affirmation d’une identité»

Après, le plaisir ne suffit pas. Il est beaucoup reproché actuellement à Paul Pogba, le successeur désigné de Zidane en équipe de France, de jouer pour son plaisir seul plutôt que pour l’efficacité de l’équipe. Il y a un équilibre à trouver, que l’ancienne escrimeuse française Laura Flessel situait au cœur du triangle des trois «P»: peur, plaisir, performance. Le plaisir n’est pas tout mais il a sa part. «Arrivé à un certain niveau, écrit Cédric Quignon-Fleuret, responsable de l’Unité de psychologie du sport à l’Insep, dans son livre Devenir champion, le plaisir peut facilement paraître futile ou secondaire.» C’est tout le contraire. L’athlète sous pression «oublie que c’est le plus souvent aussi et par cette notion qu’il s’est construit. […] Le plaisir doit être appréhendé comme l’affirmation d’une identité.»

C’est ce que professe chaque jour Jonas Svensson à ses élèves du Tennis Club de Chavannes-de-Bogis. L’ancien professionnel suédois place le plaisir au cœur du sport. «A 12 ans, se souvient-il, un journal a demandé à mon entraîneur quel était mon point fort. Il a répondu: «La passion du tennis.» Et je crois qu’il avait raison.»

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