On a retrouvé Michel Platini! Souvent fermé, voire sombre durant cet Euro, le président de l’UEFA a dressé son bilan face aux médias samedi. Avec le sourire reconquis d’un homme fatigué mais soulagé, profitant de l’occasion pour lancer «une petite bombe»: et si, en 2020 pour son 60e anniversaire, le tournoi se disputait dans douze ou treize villes européennes? Morceaux choisis.

A quel point avez-vous douté de la bonne organisation de cet Euro en Pologne et en Ukraine?

Michel Platini: On n’a jamais eu de doute concernant la Pologne puisque nous avions même envisagé, le cas échéant, de le faire dans huit villes polonaises. On a eu des doutes sur l’Ukraine, depuis très longtemps. Mais on a fait confiance à la fédération et au gouvernement ukrainiens, qui nous ont promis qu’ils feraient quelque chose de grand.

– Et aujourd’hui, quel est votre sentiment?

– L’Euro 2012 a été l’un de ces moments uniques qui rassemblent les peuples. Les audiences, spectaculaires, montrent l’impact du football auprès des gens. Dans beaucoup de pays, y compris ceux dont la sélection n’était pas impliquée, les parts de marché se sont élevées à plus de 50%. En Allemagne par exemple, un match de la Mannschaft représentait 122% de plus que la dernière finale de la Ligue des champions entre le Bayern et Chelsea. Le football des équipes nationales a un très bel avenir devant lui et l’Euro est devenu un événement de portée mondiale, suscitant un immense intérêt en Asie ou aux Etats-Unis. Mais ce tournoi a surtout consacré le football européen, pour la qualité de son jeu, son intensité, sa technicité. Donc le sentiment qui domine, c’est la fierté. De la fierté pour la Pologne et l’Ukraine, de la fierté pour ces deux peuples qui ont démontré leur enthousiasme et leur savoir-faire.

– D’un point de vue logistique toutefois, c’était compliqué de passer d’un pays à l’autre…

– Je vais laisser répondre Martin Kallen [directeur exécutif] sur ce point… Ah, tu n’as pas écouté la question Martin? Bon, je vais répondre. C’était la décision du Comité exécutif d’aller en Pologne et en Ukraine, et ça n’a pas été facile. Ça a même été dur pendant plusieurs années, et vous le savez. Maintenant, ils ont fait des efforts énormes et on peut comprendre que, pour aller de Kharkov à Gdansk, il faille passer par un autre pays. Voilà, c’est quelque chose que nous devrons regarder à l’avenir. Ce que je retiens surtout de tous les gens que j’ai vus en Pologne et en Ukraine, je me répète, c’est une grande fierté. Celle de recevoir cet Euro et de l’avoir organisé de façon formidable. Ils sont fiers de vous avoir montré, à vous journalistes occidentaux, que le football existe aussi dans l’Est de l’Europe. C’est vrai que ce n’était pas facile d’aller de Gdansk à Donetsk. Mais c’est vrai aussi qu’il y a vingt ans, ils ne pouvaient pas aller où ils voulaient. Ils ont mis un cœur énorme pour cet Euro et ils ont réussi.

– Et vous, à part regarder les matches, qu’avez-vous fait? Cet Euro vous a-t-il enseigné de nouvelles choses?

– J’ai bu de la vodka, un alcool du coin. Je suis allé voir les matches et, comme vous le savez puisque vous vous plaignez des distances, ça prend du temps. On a eu des réunions, rencontré des gens des associations nationales… Ces derniers temps, on a préparé, avec le Comité exécutif, la finale. On remonte le moral à Martin Kallen, on doit le mettre sous la douche et l’envoyer se coucher parce qu’il travaille vraiment. Je m’occupe de mes directeurs, qui ont beaucoup bossé. Vous savez, j’étais très tendu pour ce tournoi. Je suis très fatigué parce qu’il y a eu beaucoup de pression depuis quatre ou cinq ans. Si vous ne m’avez pas beaucoup vu sourire, c’est parce que j’étais stressé avant de voir que ça marchait.

– Avant le tournoi, la BBC a diffusé un reportage présentant la Pologne et l’Ukraine comme deux pays dangereux, avec du racisme à tous les coins de rue. Qu’en dites-vous?

– Tous les observateurs sont là pour dire que pendant cet Euro, il n’y a pratiquement pas eu de cas de racisme. Le problème du racisme existe partout, en Pologne, en Ukraine, en France, en Angleterre… Il faut protéger les gens contre ces abrutis que sont les racistes. Ce n’est pas un Euro qui va changer le monde, mais s’il a contribué à le rendre meilleur dans deux pays, tant mieux.

– La fédération croate, en raison du racisme de certains de ses supporters, a écopé d’une amende de 80 000 euros, tandis que l’attaquant danois Niklas Bendtner a eu droit à 20 000 de plus pour avoir montré un caleçon avec une publicité. Un commentaire?

– Il faut poser la question à la Commission de discipline. Je peux faire plein de choses à l’UEFA, mais en l’occurrence, je n’ai pas à interférer. Ils ont décidé, ils ont décidé. Je peux être d’accord, ou pas, mais je ne peux rien dire.

– Le meilleur buteur de cet Euro pourrait terminer avec trois réussites. Pensez-vous que votre record [neuf buts en 1984] sera battu un jour?

(Il boit du petit-lait.) C’est dur, hein… C’est pas facile de marquer neuf buts. Nous avons assisté à un bon tournoi, très offensif. Mais ce n’est pas facile de marquer neuf buts en un seul Euro.

– En France, beaucoup de gens ont été très choqués par l’attitude de Samir Nasri. En tant que président de l’UEFA, qu’en pensez-vous?

– Ecoutez, si on avait dû me suspendre à chaque fois que j’ai insulté des journalistes, je peux vous dire que je n’aurais pas eu beaucoup de sélections en équipe nationale… Je pense que Samir Nasri mérite quelque chose, mais une suspension de deux ans, c’est ridicule.

– Il a beaucoup été question, à la suite du but de l’Ukraine non accordé contre l’Angleterre, de l’assistance vidéo. Soutiendrez-vous un jour cette idée?

– Je suis absolument contre. Ce n’est pas l’histoire de la vidéo sur la ligne de but, ou pas. Je suis contre l’arrivée de la technologie. En 2002, les Espagnols et les Italiens sont éliminés sur des actions où la balle était sortie des limites du terrain, vous vous souvenez? Alors il faut la technologie sur la ligne de fond. Si demain l’arbitre ne voit pas une faute de main, alors il faut mettre des capteurs. Si on commence, on ne va pas s’arrêter là… Le but de l’Ukraine contre l’Angleterre, c’est une erreur de l’arbitre, d’accord. Mais au départ, il y a hors-jeu. Alors mettons de la technologie sur les hors-jeu. Et le but de la main de Maradona en 86? On s’arrête où après? C’est facile, tout le monde dit: «On s’arrête à la ligne de but.» Mais je n’y crois pas. Ce sera à la FIFA et aux quatre représentants britanniques de l’IFAB [International Board] de le dire.

– En 2016, l’Euro réunira pour la première fois vingt-quatre équipes. N’avez-vous pas peur que le jeu perde en qualité?

– En 2007, un Ecossais et un Irlandais sont arrivés avec cette idée et les associations nationales, qui ne sont pas stupides, ont accepté en se disant que ce serait plus facile de se qualifier. Je pense que nous avons vingt-quatre bonnes équipes en Europe. Le fait d’ouvrir cet événement à d’autres pays est bon pour le développement du football, les jeunes, les équipes, les supporters, les sponsors. Concernant le format de la compétition, on va en discuter, mais il y a des solutions. J’aime bien quand il y a des 8es de finale parce que ça fait plus de matches à élimination directe. Et puis ça fera aussi plus de matches dans les stades. Parce que quand on voit l’investissement consenti par certaines villes, ça fait cher la partie.