Glace

En plein Central Park, une patinoire qui doit beaucoup à Donald Trump

Quelle ville aujourd’hui n’a pas sa patinoire éphémère en plein air et en plein centre? Une mode inspirée de la patinoire Wollman à Central Park, qui doit beaucoup à la magie du cinéma et à un certain Donald Trump

Patiner, avaler un bon bol d’air frais et se sentir libre ou amoureux. En hiver, la pratique s’est généralisée dans toutes les villes occidentales, mêmes petites, avec l’installation de patinoires temporaires, avec ou sans cahute de marrons chauds à proximité. Il en est une qui attire les foules depuis des années: la Wollman Rink, à New York, qui trône dans le sud-est de Central Park. Elle doit beaucoup à celui qui a imposé son patronyme en grandes lettres sur la rambarde: Donald Trump.

Sous la glace, un étang asséché

Glisser sur la glace, tourner en rond, planter ses lames, faire des pirouettes (et pourquoi pas, chuter): il est tentant d’y voir une allégorie du parcours du magnat de l’immobilier devenu le président des Etats-Unis le plus imprévisible et chahuté de l’histoire. Comme le New-Yorkais, la patinoire à ciel ouvert a une histoire particulière. Elle a servi de décor à de nombreux films, dont Love Story (1970), Maman, j’ai raté l’avion (1990), Ennemis rapprochés (1997), Ma meilleure ennemie (1998), Un amour à New York (2001) ou Limitless (2011), souvent sur fond de retrouvailles romantiques, et c’est bien à une lune de miel que se sont adonnés Trump et la patinoire.

Elle a été construite en 1949 sur un ancien étang asséché. Donald Trump n’avait alors que 3 ans. Mais voilà qui n’est pas sans rappeler le slogan «drain the swamp» du candidat Trump pendant la campagne présidentielle de 2016, quand il promettait d'«assécher le marais de Washington», pour le nettoyer de son élite «corrompue».

Parc d’attractions en été

La patinoire a vu le jour grâce à un don de 600 000 dollars d’une riche héritière, Kate Wollman, en hommage à son frère, opérateur de marchés boursiers. Trump, lui, fait croire qu’il a commencé sa carrière grâce à «un petit prêt de 1 million de dollars» concédé par son père. Ouverte d’octobre à avril, la patinoire s’est pendant longtemps transformée en lieu de concerts en été – Billie Holiday, Dizzy Gillespie, Led Zeppelin ou Leonard Cohen s’y sont produits. Aujourd’hui, plus de musique ni de théâtre. Depuis 2003, c’est un… parc d’attractions géré par la Trump Organization, Victorian Gardens, qui s’impose à la place de la glace pendant les périodes chaudes. Avec son lot de clowns gesticulants. Tout un symbole.

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Le drame survient en 1980. Les adeptes du patin à glace en plein Central Park doivent prendre leur mal en patience. La patinoire subit un coup d’arrêt. C’est le début d’une série de déboires qui s’étaleront sur plusieurs années. Pendant cette période, Donald Trump est au contraire en pleine ascension. Il préside la Trump Organization depuis le début des années 1970, étend ses activités de promoteur immobilier, rachète dès 1978 le Commodore Hotel, qui deviendra le Grand Hyatt, sa première grande affaire. Pendant que la patinoire est contrainte de fermer pour travaux de rénovation, Trump admire l’érection de son emblématique Trump Tower de 58 étages sur la 5e Avenue.

13 millions de dollars engloutis

La construction de sa tour noire s’achève en 1983; du côté de la patinoire, les travaux, qui devaient initialement durer deux ans, ne se passent pas comme prévu et patinent. En six ans, les retards se sont accumulés et près de 13 millions de dollars ont été engloutis en raison d’une gestion calamiteuse et de couacs bureaucratiques entourés d’un parfum de corruption. Trump peut constater les dégâts depuis les fenêtres de son penthouse de la Trump Tower.

Je n’ai pas envie que mon nom soit associé à ceux de losers. Jusqu’ici la patinoire Wollman a fait partie du camp des losers. J’en ferai une gagnante

Donald Trump, en 1986

Pire, les travaux sont finalement interrompus à cause de fuites du système de refroidissement. Le nouveau procédé choisi pour fabriquer de la glace – avec du fréon, très controversé en raison d’éléments responsables de la destruction de la couche d’ozone – ne fonctionne pas. La patinoire sans glace devient le symbole des dysfonctionnements de l’administration. Et l’objet de risées. Comment rater à ce point la réfection d’une simple patinoire? C’est là qu’intervient Donald Trump.

En juin 1986, malgré un maire, Ed Koch, d’abord réticent, et alors que la ville était encore gangrénée par le crack et la criminalité, Donald Trump reprend le chantier, qu’il parvient, source de fierté et à la surprise générale, à boucler en quelques mois, en économisant même 750 000 dollars sur le budget de 3 millions de dollars prévu. Un miracle de Noël avant l’heure! Les New-Yorkais et touristes attirés par la magie de Central Park peuvent de nouveau patiner dans leur écrin préféré. Ils avaient bien sûr d’autres possibilités pendant les travaux. Comme la patinoire du Rockefeller Center, bien plus petite. Mais rien ne vaut une patinoire en pleine nature, avec vue sur les mythiques gratte-ciel en bordure du parc. Un lieu parfait pour les demandes en mariage.

Inaugurée avec des champions olympiques

Trump avait promis de la remettre sur pied avant la fin de l’année et il a réussi son pari, sans jamais douter de lui. Grâce au savoir-faire canadien en matière de patinoires. Il parle de «devoir civique», se flatte d’avoir été plus efficace que les politiciens qui s’y sont cassé les dents. Le 31 mai 1986, il avait annoncé la couleur dans le New York Times: «Je n’ai pas envie que mon nom soit associé à ceux de losers. Jusqu’ici la patinoire Wollman a fait partie du camp des losers. J’en ferai une gagnante.»

La patinoire nouvelle version est inaugurée le 1er novembre 1986. Ce jour-là, les champions olympiques Dorothy Hamill, Scott Hamilton et Dick Button se tiennent sur la glace aux côtés de Donald Trump pour la cérémonie d’ouverture. La championne du monde tchèque Aja Zanova-Steindler est aussi présente. Dick Button déclare devant les médias que cette patinoire permet de «patiner comme sur du velours».

Dans son contrat, Donald Trump, d’abord prêt à tout financer lui-même, s’est engagé à renoncer à tout bénéfice et à prendre tout éventuel dépassement de coûts à sa charge. En échange, il impose son nom, sans pour autant rebaptiser la patinoire, qui reste associée à la famille Wollman. Il se contente de rendre son patronyme bien visible, grâce, notamment, à de grandes lettres rouges sur la rambarde de la patinoire. Son petit mur à lui. Ces mêmes lettres qu’il a récemment été contraint de retirer de plusieurs immeubles new-yorkais à la suite de pressions de locataires.

Au final, c’est bien la ville de New York qui a payé la rénovation de la patinoire (l’humiliation d’accepter un «cadeau» d’un promoteur immobilier fanfaron aurait été trop grande); les montants économisés ont été versés à des organisations caritatives. Aujourd’hui, la Trump Organization gère la patinoire, de même qu’une autre, dans le nord de Central Park, la Lasker Rink, du côté de Harlem. Le contrat avec la ville court jusqu’en 2021. Depuis l’élection de Trump, les affaires sont moins bonnes.

Premier pas vers la présidence

Dans un article de Bloomberg de septembre 2015, trois mois après l’annonce officielle de sa candidature à la présidence, le journaliste David Freedlander clame que «ce qui a permis à Trump de devenir Trump, c’est l’histoire entourant la remise à neuf de la patinoire Wollman». Donald Trump a su créer un mythe, il a su se mettre sur le devant de la scène au bon moment dans un domaine dont il ignorait tout, et prouver que le secteur privé pouvait être plus efficace que l’administration. Le tout, avec une bonne dose, déjà, de narcissisme. Un premier pas vers la présidence.

Aujourd’hui, comme la glace, l’administration fédérale américaine est partiellement gelée en raison d’un shutdown, qui fait l’objet d’âpres tractations entre le président et le Congrès. Et le désormais président n’apparaît plus vraiment comme un sauveur. Il se dit au contraire prêt à maintenir les blocages tant que les démocrates refusent de débloquer 5,7 milliards de dollars pour son mur entre les Etats-Unis et le Mexique.

Des musées, des zoos et des attractions touristiques, victimes de ce shutdown, sont fermés depuis le 22 décembre. C’est aussi le cas de patinoires à Washington. Mais, comme par hasard, celle, iconique, de Central Park est épargnée. Parce ce que Trump le veut bien.

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