Les coureurs cyclistes ne se contentent plus de pédaler et le personnel médical de les «soigner». Depuis l'éclosion de l'affaire Festina durant le Tour de France 1998, le fantasque Erwan Menthéour a lancé une frénétique course à l'écriture, suivi par Richard Virenque, auteur d'un ouvrage, presque passé inaperçu, occultant le sujet du dopage (!), et surtout le soigneur Willy Voet avec son effrayant Massacre à la chaîne qui mit au grand jour trente années de pratiques douteuses dans le cyclisme. A son tour, Bernard Sainz, alias docteur Mabuse, déchira le voile du mystère qui l'entourait, puis on reçut le très touchant témoignage de Christophe Bassons, seul (ou presque) contre tous, précédant la parution du livre-testament du docteur Eric Rijckaert, décédé il y a un mois. Après le jugement de Lille, on prêtait à Bruno Roussel l'intention d'exorciser le passé en couchant lui aussi mots choisis et maux imposés sur des pages blanches…

Tous ces personnages resurgissent dans la toute dernière livraison provenant d'un vététiste, un ancien champion du monde âgé de 28 ans, le Français Jérôme Chiotti, visage juvénile qu'anime un accent chantant sorti du terroir aveyronnais, et dont le titre, comme le coureur, ne doit rien à l'innocence: De mon plein gré *. Oui, Jérôme Chiotti s'est dopé en adhérant aux «rites du peloton», en écoutant les «encouragements des médecins» et surtout en caressant le «désir fou de réussir», des éléments puissants, beaucoup «plus forts qu'une réticence résiduelle à [s]'enfoncer une aiguille dans la peau du bras», un geste qu'il n'hésitait pas à effectuer pour glaner une prime de quelques centaines de francs…

Un bouquin de plus! direz-vous. Et, effectivement, celui-ci, où la peur et l'angoisse finissent par remplacer l'inconscience et le cynisme, ne nous apprend rien de nouveau sur les habitudes médicamenteuses du peloton, si ce n'est confirmer qu'elles s'étendent au vélo tout terrain. Sa force est ailleurs, dans le fait que Chiotti est le premier coureur toujours en activité à raconter (au passage, il règle quelques comptes), et surtout à se raconter sans aucune concession puisqu'il se compare à un «junkie» qui se «troue la peau» jusqu'à vingt fois par semaine! («Imaginez une infirmière qui viendrait sonner tous les matins à votre porte pour vous administrer trois sérums…»)

Chiotti est également le premier véritable «repenti» du cyclisme. Contrairement à Virenque et ses équipiers de Festina (une formation à laquelle il appartint brièvement avant de se consacrer exclusivement au VTT), ses aveux n'ont pas été arrachés par des policiers ou un juge. Ils ont été consentis par un athlète lancé dans une difficile reconstruction physique et mentale, quelques jours seulement avant la naissance de sa fille Lou; ils proviennent d'un homme à l'esprit torturé, tardivement alerté des risques encourus par sa santé, qu'il refusait autrefois de regarder en face.

Ainsi, au printemps dernier, reconnaissait-il avoir remporté le titre mondial de VTT (Australie en 1996) grâce à l'apport de produits illicites dont il fait un bilan effarant: «Douze doses d'EPO et vingt unités d'hormones de croissance. En ajoutant les diverses injections, quarante-neuf au total (!), je me suis donc administré 0,72 litre de corps étrangers en un mois, sans compter 400 milligrammes de testostérone (et le reste).» Avant de restituer son maillot arc-en-ciel au deuxième de la course, le Suisse Thomas Frischknecht: «Il m'en voulait (…), mais ne me maudissait pas. Je lui avais volé le plus grand jour de sa carrière, m'avait-il dit, avant d'admettre en retour qu'il faudrait plus de Chiotti pour faire bouger les choses.»

La décision du Tribunal arbitral du sport, à Lausanne, de lui infliger à la fin trois mois de suspension sonne le glas de ses espérances: «Chevillé à son règlement, Hein Verbruggen voulait que ma tête soit coupée, que d'autres ne repoussent pas (…). J'avais été coupable, j'étais devenu victime, je redevenais coupable. D'avoir parlé.» Mais le président de l'Union cycliste internationale bondira sûrement de son siège en apprenant qu'au soir de son titre mondial, l'auteur s'était vanté devant les autres coureurs de l'équipe de France: «J'ai baisé l'UCI, je les ai tous enc… Oui, tous. Ils ne retrouveront jamais aucun produit.» Et ce fut le cas.

Comme tant d'autres, Chiotti se croyait au-dessus des lois, la déficience des contrôles antidopage lui conférait une immunité. Mais son corps, lui, dans quel état le retrouvera-t-il dans les années futures?

«Je n'ai pas fait partie des plus «allumés» et, pourtant, j'ai l'impression d'avoir déclenché mon compte à rebours sur la vie.» Peur partagée par sa femme. Dans la préface du livre, Laura lui demande pardon pour ne pas s'être «révoltée à temps», et elle prie: «J'espère que mon silence n'aura pas hypothéqué une partie de ta vie. De la nôtre.»

* Publié chez Calmann-Lévy.