«Nous vous informons que le toboggan est ouvert.» Les plongeurs du Lausanne-Natation ne doivent pas manquer de concentration, lorsqu'ils s'entraînent à la piscine de Renens. Tandis qu'ils s'élancent des 3, 5 ou 10 m pour d'incroyables figures entre ciel et eau, un cours d'acquagym bat son plein dans le bassin d'à côté sur fond de Bande à Basile et autres tubes vieillots, des corps alanguis paressent au soleil et des clameurs enfantines s'élèvent d'un peu partout. Le tout parsemé d'annonces au haut-parleur.

Jean-Romain Delaloye, l'une des figures de proue du club avec Catherine Maliev-Aviolat, prend la chose avec le sourire: «Ça met un peu d'ambiance. De toute façon, en Suisse, nous n'avons pas d'installations consacrées uniquement au plongeon. Alors, il faut bien s'adapter.» Une telle frénésie ne l'empêche visiblement pas de préparer les championnats de Suisse juniors, ce week-end à Dübendorf. La perspective ne l'enchante guère. Il vient de remporter les championnats de Suisse élite le week-end dernier à Köniz, mais à un mois des Jeux olympiques de Sydney, pour lesquels il s'est qualifié (au tremplin des 3 m), son entraîneur Roulsan Maliev ne veut pas le laisser seul quatre jours, sans entraînement. «Ça ne se voit pas trop, mais il commence à être stressé», glisse le jeune plongeur avec malice.

Lui au contraire n'a pas l'air de s'en faire. A tout juste 19 ans, il raconte avec spontanéité sa joie de participer à un événement auquel il a toujours rêvé de prendre part. Avec l'objectif de décrocher une place parmi les 12 finalistes, à l'issue du programme libre puis imposé? «Non», répond-t-il sans l'ombre d'une hésitation, au risque de passer pour celui qui manque d'ambition. A Sydney, il retrouvera ses «copains», parmi lesquels le Canadien Alexandre Despatier, jeune prodige québécois de 15 ans. «On s'entend bien parce qu'il est en avance sur son âge. Et comme moi je suis en retard…», lâche-t-il en rigolant.

Sa joie est d'autant plus grande qu'après avoir traversé une période de doute, l'an passé dans sa préparation, il a finalement obtenu son billet pour l'Australie, fin juillet à Madrid, alors qu'il ne s'y attendait plus trop. Car sous ses dehors insouciants et décontractés, se cache une extrême sensibilité qui a retardé jusqu'au dernier moment sa qualification. «Quand je ratais un plongeon, j'avais tendance à baisser les bras. C'est ce qui m'a fait manquer les deux premières possibilités que j'ai eues d'atteindre le nombre de points nécessaires. A chaque fois à cause du stress.» Sa mère lui a alors conseillé de consulter un psychologue du sport, lequel l'a aidé à trouver des solutions pour gérer l'attente entre deux plongeons et relativiser la qualification aux Jeux, «rétrécir un peu l'écran de l'événement», selon ses propres termes. «Pouvoir parler avec quelqu'un fait du bien. Et effectivement, une fois que tu es qualifié, tu te rends compte que tu t'es fait tout un plat des Jeux. Mais c'est vrai aussi qu'il n'est pas facile de relativiser un rêve de gamin.»

Et ce n'est pas une formule pour la forme. Sa passion pour le plongeon remonte à l'âge de 8 ans, lorsqu'il découvre ce sport à l'occasion de championnats de Suisse. Déjà à cette époque, il rêve d'olympisme grâce à un copain dont le père travaille au CIO. «Ça n'a pas toujours été facile, raconte-t-il. Mes parents ne m'ont pas empêché de pratiquer mon sport, mais quand j'ai voulu passer de deux à quatre entraînements par semaine, j'ai dû donner des gages sur le plan scolaire.» Souci parental payant puisque aujourd'hui, le seul des quatre fils à pratiquer un sport de compétition a commencé ses études de médecine à Lausanne.

Cette fraîcheur d'ado bien dans sa peau s'accompagne chez Jean-Romain Delaloye d'un regard lucide sur lui-même et sur ses capacités sportives. Normal, pour qui insiste sur la nécessité de «se comprendre soi-même pour mieux progresser». «Avant, explique-t-il, je plongeais comme une machine, selon les instructions de mon coach. C'est depuis récemment que je commence à travailler en harmonie avec la planche. La planche, c'est notre outil de travail. Chacune a son rythme et pour bien travailler avec, il faut de la puissance physique, ce que j'ai acquis depuis deux ans environ, mais il faut aussi un sens du rythme.»

Là encore, de la part de celui qui joue du violon et écoute de la musique classique, la formule n'est pas de pure forme. «La musique m'aide à me calmer. C'est très bien pour m'endormir. Avec le sport et les études, elle participe à mon équilibre, à une forme de sérénité que j'ai atteinte assez tard», résume-t-il. Ce qui explique qu'il n'ait pas d'ambitions démesurées ou déplacées pour Sydney. «D'autant qu'en plongeon, les surprises sont rares.» Son objectif majeur en Australie est en fait d'engranger l'expérience indispensable pour préparer l'échéance olympique qui compte à ses yeux du point de vue sportif: Athènes 2004. Il aura alors 23 ans, l'âge où, selon lui, il aura atteint la plénitude de ses moyens.