Pour jauger la réussite d'un meeting, le public n'admet en général qu'une seule unité de mesure: les fractions de seconde. Athletissima n'avait pas la prétention de dépoussiérer de vieux records mais, dans tous les cas, c'était couru d'avance: après quatre semaines d'un soleil inamovible, les nuages ont choisi le 1er juillet pour s'installer franchement, puis doucher les enthousiasmes au stade de la Pontaise. «On est maudits», semblait bougonner Jacky Delapierre, le patron du meeting, sous le crachin mauvais.

Des records, il n'y en a pas eu, pas même entre deux averses, sur la piste gorgée d'eau. Mais il y a eu du spectacle, sous ses formes les plus triviales et extravagantes. De dupes tout d'abord, avec le numéro bien rôdé de Maurice Greene, roi hâbleur et grandiloquent du 100 m. «Je vous promets 9''80», avait frimé l'Américain la veille, aiguillonné par son manager rondouillard. «Mo» restait sur un honorable 9''94 réalisé il y a trois semaines en Californie. Mais le temps passe de plus en plus vite pour le sprinteur qui, stoïque, continue d'accoster ses semblables d'un: «Bonjour. Maurice Greene, l'homme le plus rapide du monde!»

Sa troisième place hier, dans le temps de 10''11, à sept centièmes du Nigérian Aliu, n'ajoutera rien à sa grandeur. Après quelques foulées, Greene a courbé le buste, puis la tête et, la bave aux lèvres, a tenté de placer une accélération. La star court vite. Mais plus assez pour distancer la rumeur, ces bruits de couloir qui, poliment, relèvent la fatigue du champion à la langue bien pendue.

André Bucher est probablement, lui, l'athlète le moins bavard depuis la fin de l'ère soviétique. Pour sa grande rentrée, le Lucernois avait parcouru le 800 m en 1'44''99, vendredi dernier à Oslo. Il a encore grappillé du temps précieux à Lausanne, où il a terminé deuxième en 1'44''86, à la faveur d'une arrivée en trombe. Personne, pour le compte, n'est parvenu à lui soutirer un début d'exubérance ou même quelque civilité d'usage. André Bucher ne courra jamais après de futiles mondanités, à l'aise dans ses baskets de forçat.

La joie la plus communicative a jailli du sourire angélique de Gail Devers, la sprinteuse aux griffes de tigresse, l'une des rares figures charismatiques de l'athlétisme féminin – davantage encore depuis que Marion Jones pouponne. A 36 ans, l'Américaine court avec un entrain de petite écolière. Frappée par une hypertrophie thyroïdienne en 1990, clouée sur une chaise roulante, malingre, chauve et aveugle d'un œil, Gail Devers n'oublie pas d'où elle revient et, pour le reste, s'en remet à Dieu. Elle fut à nouveau la préférée du public lausannois, vainqueur du 110 m haies en 12''27, et elle sera à nouveau, en août prochain, la favorite des Mondiaux parisiens.

Spectacle à couper le souffle, aussi, avec le cavalier seul de Felix Sanchez sur le 400 m haies, qui réunissait pourtant tous les cracks de la discipline. Une main collée à l'oreille, dans laquelle bourdonnait l'ovation de la foule, le Dominicain a coupé la ligne loin devant la meute, avec une arrogance étudiée. Un vrai tour de force.

Restera enfin des images éparses, toutes les douleurs silencieuses et les bonheurs simples d'un meeting. Un Russe livide qui titube jusqu'aux vestiaires, puis s'affale dans un coin, seul. Une lanceuse de javelot qui exulte dans l'indifférence, loin des regards occupés ailleurs. Des anonymes, des stars maniérées et des perdants magnifiques. La réussite d'un meeting se mesure aussi à sa dimension humaine.