Elle est l’élément fondateur du mythe. Comme un catalyseur de la peur. Rien qu’à l’évocation de son nom, ils en ont des frissons. Depuis 1931, depuis que la descente de Kitzbühel existe, la Mausefalle nourrit angoisses et fantasmes, alimente les conversations de chambrée. Les routiniers tentent d’effrayer les jeunes bizuts avec quelques anecdotes pimentées, qu’ils ont eux-mêmes entendues avant leur baptême sur la Streif.

La Mausefalle porte bien son nom de souricière et y est pour beaucoup dans la réputation de cette piste, considérée comme la plus redoutable du circuit de la Coupe du monde. Il faut la voir une fois pour y croire, la longer en dérapage pour réaliser l’ampleur de la tâche qui s’offre à ces kamikazes des neiges. Le rendu des images télévisées étant bien loin de la réalité vertigineuse du lieu. Ce saut, qui intervient au bout de 160 m et quelques secondes seulement de course, s’apparente à un plongeon dans le vide. La pente y est de 85% et l’envol du skieur peut frôler les 80 mètres.

Ce passage légendaire, qui fut longtemps le théâtre des chutes les plus spectaculaires, inspire le plus grand respect à tous les descendeurs qui ont avalé la Streif. Tous, les anciens vainqueurs comme les acteurs actuels du Cirque blanc, se souviennent avec précision de leur premier face-à-face avec la Mausefalle. Récits de leurs sueurs froides.

Jean-Claude Killy (1963)

«Ce que j’ai ressenti là-haut était plus que de la peur, c’était un effroi total. J’étais tétanisé. Je me disais «ce métier n’est pas fait pour moi. Il faut que je change. Je ne peux pas le faire». Et puis, petit à petit, j’ai pu le faire. Au point qu’à Kitz’, j’ai obtenu quelques-unes de mes plus belles victoires.»

Bernhard Russi (1972)

«Quand je l’ai vue pour la première fois, j’étais déjà numéro un mondial, le meilleur descendeur sur le papier. Lors de la reconnaissance, je me suis dit que ce n’était théoriquement pas possible de skier là. Karl Schranz est arrivé. Je lui ai demandé si cet endroit avait toujours été comme ça. Il m’a répondu: «Où est le problème?» J’avais l’impression que le saut n’allait jamais finir. C’était tellement raide, profond, sombre et long, que je ne pouvais pas imaginer qu’on puisse atterrir dans la pente. Je pensais que ce serait plus facile le jour de la course, que je pourrais prendre confiance en regardant les autres partir, mais j’ai écopé du dossard numéro 1. Je n’ai donc jamais vu quelqu’un descendre la Mausefalle avant de m’élancer moi-même. C’était plus violent à l’époque, la cassure était plus marquée. Il y avait plus de chutes et d’accidents qu’aujourd’hui là-haut.»

Roland Collombin (1972)

«La Mausefalle est impressionnante. La première fois que tu la vois à la reconnaissance, tu prends peur. Ce jour-là, je me suis dit que je voulais rentrer à la maison. Mais après un ou deux entraînements, j’étais à l’aise et c’était presque jouissif.»

Franz Klammer (1973)

«C’est l’un des meilleurs passages de la Streif. La première fois, je faisais dans mon froc. Je pensais que c’était impossible de skier dans un trou pareil. Les années suivantes, c’était toujours aussi raide et j’étais toujours aussi anxieux de passer la Mausefalle. C’est vraiment un saut dans le vide. Je comprends que Pirmin ait pris peur derrière moi. J’étais toujours un peu désarticulé au moment du saut avec les bras dans tous les sens.»

Pirmin Zurbriggen (1983)

«La première fois, j’avais le numéro 16 et devant moi, c’est Franz Klammer qui s’élançait. Tout le monde savait qu’il ne contrôlait pas bien le haut de son corps. Il faisait plein de mouvements avec les bras. Il est parti à fond au premier entraînement, comme si c’était la course. Au bout de 5 ou 6 secondes, il entrait déjà dans la Mausefalle. J’étais choqué. J’avais vraiment peur. Je me disais «tu ne peux pas faire ça, tu n’es pas fou, tu rentres». Je me suis retourné et j’ai vu mon physio. Je ne pouvais pas lui dire que je n’osais pas partir. J’étais coincé entre lui et le portillon avec l’envie de rester en haut. Finalement, j’ai été obligé de m’élancer. Cette expérience reste gravée dans ma mémoire comme quelque chose de spectaculaire.»

Luc Alphand (1986)

«J’avais 21 ans et n’étais donc pas encore en confiance. Dans la cabane de départ, tu ne vois pas la piste. A la reconnaissance, je me suis avancé vers le portillon et me suis dit: «Oh m…». Tu réalises que c’est super-raide et tu te demandes comment ça va être derrière. Je n’en revenais pas de la pente. La Mausefalle est impressionnante. Tu as vraiment de l’appréhension même si ce n’est pas le saut le plus dangereux car la réception se fait dans la pente. A l’époque, la route était plus marquée et derrière il y avait une barrière en châtaignier. Il fallait vraiment être bien dans l’axe. Si tu te ratais, tu finissais dans les bois. Un jour où j’avais un dossard élevé, le brouillard s’était installé en cours de route. On ne voyait plus la porte de la Mausefalle, mais le juge a refusé d’arrêter la course. Je me suis pris une boîte dans la compression. Ce n’est déjà pas facile en temps normal, alors quand tu ne vois rien… C’est un saut qui te met tout de suite dans le rythme. Il exige de vraiment se lâcher.»

Didier Cuche (1996)

«La pente qui est juste derrière la Mausefalle est super-raide. Les vols sont assez longs. On a l’impression de sauter dans le vide. En quelques secondes, on se retrouve à plus de 100 km/h. La première fois que je me suis retrouvé dans le portillon de départ, les conditions étaient mauvaises. Il y avait peu de visibilité. Les cinq premiers dossards étaient des coureurs expérimentés. Or quatre sur les cinq ont chuté et ont dû être évacués en hélico. Alors, j’ai perdu les pédales. J’ai appelé les entraîneurs pour leur dire que je ne voulais pas prendre le départ. J’étais prêt à retourner à l’hôtel en télécabine. Je ne me voyais pas redescendre à skis tranquillement. Finalement, ils ont réussi à me calmer et j’ai terminé 21e.»

Aksel Lund Svindal (2003)

«La première fois, j’étais terrorisé. La deuxième année, je l’étais encore plus car j’étais tombé sur les fesses à l’entraînement. Du coup, je n’avais pas vraiment envie de m’élancer le lendemain, mais je n’avais pas le choix. Si tu n’es pas bien dans tes baskets, c’est délicat car tu entres immédiatement dans le vif du sujet. Le haut, avec la Mausefalle, est la pire section de la Streif. C’est brutal.»