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Le Big Four, et quelques amis, lors du Masters 2015

Sport Business

Plus riches que jamais, les joueurs de tennis ont repris la main

Richissimes, et soutenues par de puissants sponsors, les stars de la raquette multiplient les initiatives individuelles, au risque de piétiner les prérogatives de fédérations dépassées

Le sport a son propre univers financier, ses propres codes économiques. Afin de mieux les comprendre, Le Temps consacre des articles réguliers à la thématique du sport business. Chaque mois, retrouvez nos enquêtes, portraits, reportages ou analyses sur ces liens qui unissent le sport et l'argent.

Roger Federer n’aura pas ruminé longtemps sa première défaite de la saison, en finale du tournoi Masters 1000 d’Indian Wells. Battu dimanche par l’Argentin Juan Martin Del Potro (6-4 6-7 7-6), le Bâlois était lundi soir à Chicago pour présenter la deuxième édition de sa Laver Cup – une compétition qui oppose l’Europe au reste du monde, sur le modèle de la Ryder Cup de golf – qu’il organisera du 21 au 23 septembre prochain.

Roger Federer a également assisté aux adieux officiels de son vieux camarade Tommy Haas. L’Allemand aura 40 ans le 3 avril prochain mais il est depuis plus d’un an déjà le directeur du tournoi d’Indian Wells, surnommé «le cinquième Grand Chelem». En Californie, les joueurs ont beaucoup parlé des deux projets parallèles et concurrents de compétition par équipes nationales que viennent de lancer la Fédération internationale de tennis (ITF) et l’association des joueurs professionnels (ATP). La première est favorable à l’idée d’une Coupe Davis transformée en Coupe du monde de tennis, que le footballeur du Barça Gerard Piqué se propose d’organiser fin novembre 2019; la seconde imagine une World Team Cup ressuscitée début janvier 2020 en Australie.

Lire aussi: Les sept merveilles du monde de Federer

Le poids du Big Four

La semaine aura aussi été l’occasion pour Novak Djokovic, qui avait démarché l’ATP avant de plaider la cause de Piqué devant l’ITF, de clarifier sa position. «Je ne suis pas en affaires avec Gerard Piqué. En tant que président du conseil des joueurs et étant quelqu’un qui tient au tennis, j’essaie juste d’aider», s’est-il justifié.

Cette chronique d’un mois de mars brumeux témoigne d’une réalité fort claire: les joueurs ont de plus en plus de poids dans l’organisation du tennis. Et surtout les membres du Big Four Federer, Nadal, Djokovic, Murray. Que trois sur quatre soient actuellement absents des terrains de compétition ne les empêche nullement de peser sur leur sport.

Le tennis professionnel masculin est un monde complexe où plusieurs structures se superposent et se font concurrence. Il y a la Fédération internationale (ITF), l’Association des joueurs professionnels (ATP), les tournois, les fédérations nationales et même le comité du Grand Chelem (qui associe les fédérations australienne, française, américaine et anglaise à la direction de l’ITF). Aucune ne fait le poids face aux stars du jeu.

L’argent, nerf de la guerre

Fin février, le président de la Fédération belge de tennis, André Stein, se positionnait fermement contre le projet de réforme de la Coupe Davis. Avant de changer radicalement d’avis le lendemain, après une discussion avec son joueur numéro 1, David Goffin. Le Liégeois lui a semble-t-il rappelé quelques réalités. En 2017, quatre semaines de Coupe Davis et une place de finaliste lui ont rapporté 70 000 dollars, six à sept fois moins que ce qu’un joueur de son rang peut espérer comme garantie (la somme que promet l’organisateur à un joueur vedette pour s’assurer de sa présence) sur un seul tournoi ATP 500. La semaine dernière, L’Equipe racontait comment Roger Federer avait obtenu il y a quelques années, sans combattre et presque sans y croire, une hausse très substantielle des dotations pour les joueurs (+70% depuis 2013 dans les tournois du Grand Chelem).

Une chronique de Marc Rosset: La Coupe Davis méritait d’avoir sa chance

Qui dirige le tennis? Le président de l’ITF, l’Américain David Haggerty? Celui de l’ATP, le Britannique Chris Kermode? Ou Roger Federer? Ou Novak Djokovic? En fait, c’est l’argent qui gouverne le tennis. Et l’argent est désormais massivement aux mains des joueurs.

«Le pouvoir est en train de revenir aux joueurs, estime Lionel Maltese, économiste du sport, maître de conférences à Aix-Marseille Université et professeur à la Kedge Business School. Certains le font de manière entrepreneuriale comme Roger Federer, d’autres de façon plus politique, comme Novak Djokovic, qui veut lancer un nouveau syndicat. D’autres encore agissent en sous-main, comme l’ancien joueur Justin Gimelstob, devenu un agent proche d’IMG et qui parvient à faire passer ses idées et ses intérêts à l’ATP.»

Fédérations dépassées

«J’ai créé un monstre», a dit un jour Roger Federer. L’ATP, elle, a créé une hydre à quatre têtes. Le Big Four est plus riche et plus puissant qu’aucun autre groupe de joueurs auparavant. Björn Borg a gagné 3,6 millions de dollars durant sa carrière; Novak Djokovic 109 millions. Les revenus annuels de Roger Federer (gains et tournois, garanties, contrats publicitaires) sont estimés entre 50 et 60 millions de francs quand le comptable de Swiss Tennis a présenté le 17 mars à l’assemblée générale un bénéfice d’exploitation de 118 700 francs pour la saison. «Les grands joueurs ont des moyens financiers jamais vus mais ils ont surtout les sponsors et tellement de crédit qu’ils n’ont même pas besoin d’engager leur propre argent», estime Marc Rosset.

Ils n’ont pas besoin non plus de s’ennuyer dans une fédération. «Pour un joueur, c’est trop prenant et pas assez rémunérateur, constate Christiane Jolissaint, vice-présidente de Swiss Tennis. Le privé apporte plus de prestige, plus de retombées et garantit plus de contrôle.» Même l’ATP, qui fut présidée par Arthur Ashe, n’est plus au niveau d’un Federer. «Que voulez-vous qu’il fasse d’un job à un million par an?» lance Marc Rosset.

Aujourd’hui, seule l’organisation de tournois peut offrir une reconversion à la fois prestigieuse et lucrative. «Beaucoup de joueurs veulent rester dans le tennis, ce qui est compréhensible, observe, sans crainte apparente, Gérard Tsobanian, l’homme de confiance de Ion Tiriac au tournoi de Genève. Mais il y a peu de places et pratiquement aucune date disponible.» Tommy Haas a pris l’une des dernières. Feliciano Lopez occupera l’an prochain un strapontin (codirecteur) au tournoi de Madrid. Il y a quelques années, Roger Brennwald a refusé de céder «ses» Swiss Indoors à Roger Federer. Qui a donc fini par créer son épreuve.

«Les joueurs peuvent monter des exhibitions mais ce qui motive les sponsors, ce sont les points ATP et le classement», prévient Gérard Tsobanian. Sauf s’ils décident tous de jouer le jeu, comme lors de la première édition de la Laver Cup. Une étonnante réussite, qui n’est après tout pas si surprenante. En tennis, les joueurs ont toujours le dernier mot.

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