présaison

Plus de trêve estivale pour le business du football

Les grands clubs européens multiplient les tournées d’été dans les marchés émergents. Le camp d’entraînement au calme, en Suisse, est un modèle révolu

Plus de trêve estivale pour le business du football

Présaison Les grands clubs européens multiplient les tournées d’été dans les marchés émergents

Le camp d’entraînement au calme, en Suisse, est un modèle révolu

Commençons par ce qui d’ordinaire se trouve à la fin: les résultats du week-end. Arsenal-Everton 3-1, Bayern-Valence 4-1, PSG-Benfica 3-2. On pourrait presque entendre en les lisant la voix de Jean-Jacques Tillmann nous faisant la dictée le dimanche soir sur la TSR… «Roma-Real Madrid zéro à zéro.» Sauf que le foot a bien changé depuis Tillmann et que ces matches se sont déroulés à Singapour, Pékin, Toronto, Melbourne.

Le phénomène est né dans les années 2000, d’abord en Asie puis un peu partout dans les marchés émergents du football: Etats-Unis, Canada, Australie. L’été, les plus grands clubs d’Europe partent désormais à la conquête du monde dans de lucratives mais épuisantes tournées de présaison. Manchester United est aux Etats-Unis avec Chelsea, Paris, Benfica, la Fiorentina; son voisin de City visite l’Australie comme l’AS Roma. Le Bayern Munich découvre la Chine, le Borussia Dortmund le Japon. Arsenal revient de Singapour à bord d’un avion affrété par son sponsor et personnalisé avec un fuselage reproduisant des images des Gunners.

Sur place, joueurs et dirigeants découvrent des foules gigantesques (109 318 spectateurs l’an dernier au Michigan Stadium pour un Manchester United – Real Madrid), des fans conquis d’avance et des industriels prêts à sortir le carnet de chèques. Il n’y a que deux conditions: accumuler des miles (34 000 km pour la tournée de Manchester City) et faire partie du top 10 mondial: Bayern, Juventus, Barcelone, Real Madrid, les deux Manchester, Liverpool, Chelsea, Arsenal. En rentrant d’Australie, le Real Madrid fera halte en Chine. Si la tournée proprement dite devrait lui rapporter 20 millions de francs, le club dix fois champion d’Europe espère surtout signer de nouveaux contrats de partenariats avec l’Asie. Il n’est pas le seul. «Le Bayern compte 90 millions de supporters en Chine», affirme Jörg Wacker, directeur bavarois de la globalisation et de la stratégie, sur le site officiel de la Bundesliga.

Ces grands clubs sont désormais comparables aux Rolling Stones ou au Cirque du Soleil: des marques de spectacle que des tourneurs et des agents de match présentent dans le monde entier. Cela fonctionne sur le même principe: le club se fait payer à la prestation (de 1 à 3 millions de francs le match) et l’organisateur local se charge de vendre des billets et de rentabiliser l’événement. Il y parvient généralement très bien, en regroupant plusieurs équipes prestigieuses dans une «Cup» ou un «Trophy» financé(e) par un sponsor.

Nouveau riche du football européen, le PSG participe en ce moment à l’International Champions Cup, avec un cachet (5 millions de francs) inférieur à ceux de Manchester United (7 millions) ou de Barcelone (8 millions). Le club champion de France doit encore jouer le 21 contre la Fiorentina à Pasadena, le 25 contre Chelsea à Charlotte et le 29 contre Manchester United à Chicago avant de filer au Canada le 1er août pour le Trophée des Champions (le match qui oppose le vainqueur du championnat au vainqueur de la Coupe), 100% français mais délocalisé à Montréal. Car les ligues également s’exportent.

Bien loin de cette frénésie, des stages pour enfants animent en cette fin de juillet les terrains de Colovray, face au siège de l’UEFA à Nyon. Pendant huit ans, le Real Madrid est venu se préparer ici. Et bien d’autres: Barcelone, Galatasaray, Arsenal. Vous pouviez observer Dennis Bergkamp ou Davor Suker depuis la main courante. En juillet 2001, le Barça loge à Prangins, Liverpool à Bad Ragaz et le Real à Nyon chez Nicola Tracchia, l’ami des stars du foot. C’est l’année de la signature de Zinédine Zidane. L’émeute à chaque entraînement. Les temps vont changer… «C’est fini maintenant, c’est un autre football, expliquait l’hôtelier nyonnais à Bilan en 2005. Aujourd’hui, une tournée en Asie vous permet presque de rentabiliser un gros transfert avant le début de la saison.» Tant pis pour les petites équipes locales qui, comme le Stade Nyonnais, avaient donné la réplique au Real Madrid. Les gros clubs ne jouent plus désormais qu’entre eux, en quart de finale de la Ligue des Champions, comme en match amical l’été.

S’ils venaient en Suisse, c’était aussi pour être tranquilles. Le camp était une retraite où l’équipe se forgeait une âme autant qu’un physique. Le match amical servait à tester des idées, des systèmes, des associations de joueurs. Il n’était pas médiatisé et se déroulait dans des petits stades de campagne. Dans les années 80, Collex-Bossy, près de l’aéroport de Cointrin, a ainsi vu débarquer deux champions d’Europe en titre (Aston Villa, Porto) et un Ballon d’or (Kevin Keegan avec Southampton) pour le seul bonheur des gamins du village.

Aujourd’hui, les entraîneurs sont nettement moins ravis. «Une tournée de fin de saison, c’est un cauchemar, a admis Arsène Wenger. L’été, la pression commerciale reste forte, mais il faut trouver un compromis, car c’est toujours difficile de bien se préparer. Je suis content que notre tournée soit courte.» A Divonne-les-Bains, où son équipe a passé une semaine, l’entraîneur de Nice Claude Puel observe cela avec un sentiment mitigé. «Pour l’entraîneur, les contraintes qu’imposent ces tournées sont clairement des concessions faites à la préparation, nous expliquait-il au début du mois de juillet. Mais il y a une réalité économique derrière cela et j’aimerais avoir ce genre de problèmes à résoudre, parce que cela voudrait dire que Nice est un grand club.»

Des concessions, Louis van Gaal est rarement prêt à en faire. Le bouillant entraîneur néerlandais de Manchester United a cédé sur le principe de la tournée, mais il a imposé les Etats-Unis contre l’avis du sponsor automobile américain qui souhaitait montrer son logo en Asie. Le sponsor de la tournée, une assurance basée à Chicago, est, lui, ravi: le club compterait 8 millions de fans aux Etats-Unis. Quant au nouvel équipementier des Red Devils, il fait la moue: la tournée s’achève fin juillet et son contrat prend effet au 1er août. Des considérations dont Louis van Gaal n’a que faire. L’an dernier, MU s’était déplacé avec un staff de 100 personnes en plus de l’effectif professionnel. La troupe avait dessiné un drôle de parcours sur la carte des Etats-Unis: Pasadena, Denver, Washington, Détroit, Miami. Cette fois, l’entraîneur a exigé que son équipe demeure sur la côte Ouest (un seul match, le dernier, est prévu à Chicago sur le chemin du retour). Mieux (ou pire), il a délocalisé à San José un match prévu à Berkeley pour éviter un déplacement inutile de 135 km. L’organisateur a dû rembourser 60 000 spectateurs.

Cette année, United a laissé la palme de l’irrationnel à Liverpool. Les Reds ont battu tous les records en termes de kilométrages: Bang­kok, Brisbane, Adélaïde, Kuala Lumpur. Ils étaient déjà allés en Thaïlande, en Australie et en Malaisie ces quatre dernières années, mais il s’agit désormais de consolider les liens affectifs et commerciaux créés. L’équipe de Brendan Rodgers tentera de se préparer pour la reprise de la Premier League le 8 août en jouant contre des équipes modestes (Brisbane Roar, Adélaïde United) ou folkloriques (une sélection «All Stars» thaïlandaise, des M21 en Malaisie). Pas sûr que les fans attendent le résultat du match avec la fébrilité des di manches soirs sur la TSR.

La tournée du Real lui rapportera 20 millions de francs, mais le club espère surtout signer de nouveaux contrats de partenariat avec l’Asie

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