#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

C’est la dernière nouveauté de la Raiffeisen Arena. Juste en dessus du bloc des supporters debout, les plus démonstratifs, il est depuis peu possible de louer des loges spécialement pensées pour déguster une fondue en même temps qu’un match du HC Ajoie. La vue sur la glace, où l’équipe de National League s’entraîne en ce mercredi matin, est optimale et le service, nous garantit-on, est aux petits soins.

A 160 francs par personne tout compris, l’offre n’a pas tardé à rencontrer la demande, pour le plus grand bonheur de Stanislas Gaschen. C’est ce jeune diplômé de l’Ecole hôtelière de Lausanne qui en a eu l’idée. Voilà trois mois qu’il a été engagé par le HCA pour s’occuper de marketing, de communication et surtout d’hospitalité – c’est-à-dire d’accueil du public. Un secteur primordial pour un club qui vient d’entrer en première division suisse de hockey sur glace, et dans sa nouvelle enceinte.

La version rénovée de l’ancienne patinoire du Voyebœuf a été inaugurée en novembre 2020. Pour son principal pensionnaire, elle est tout à la fois un symbole et un outil de professionnalisation. Sa capacité a augmenté de 4200 à 4800 places (5000 dès l’an prochain) et, surtout, elle comprend bon nombre d’espaces VIP. «Nous avons 11 loges: neuf louées à la saison par des entreprises, deux disponibles au match», détaille Stanislas Gaschen.

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Du foot au hockey

Les gens du coin «adorent» les prestations personnalisées. Le club, lui, se réjouit de profiter non seulement de rentrées financières de supporters venus voir un match, mais aussi, désormais, de clients attirés par l’idée de vivre une expérience. Les responsables du HC Ajoie répètent à l’envi que leur première équipe n’aurait aucun avenir dans l’élite si, pour quelque 28 millions de francs, sa vieille enceinte n’était pas devenue une moderne arena, comme il s’en est bâti un peu partout en Suisse depuis une vingtaine d’années.

Les premiers comptes rendus sportifs du Temps, en 1998, étaient écrits depuis des stades (de football) ou des patinoires (de hockey sur glace). Les deux disciplines collectives les plus professionnalisées du pays se sont depuis converties à la religion de l’arena. Côté gazon, il y a la Swissporarena de Lucerne et la Stockhorn Arena de Thoune (inaugurées en 2011). Côté glace, la PostFinance Arena de Berne (2008), la Bossard Arena de Zoug (2010), la Lonza Arena de Viège (2019), la Vaudoise aréna de Lausanne (2019), la BCF Arena de Fribourg (2020).

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La ville de Bienne fait coup double avec sa Tissot Arena (2015): à gauche on tape dans le ballon, à droite on caresse le puck. C’est que la nature du spectacle sportif n’a désormais plus beaucoup d’importance aux yeux des bâtisseurs, ni des locataires d’ailleurs. Ce qui fait la qualité de l’infrastructure a quelque chose d’universel: la fonctionnalité des locaux pour les utilisateurs, la facilité d’accès et de circulation dans les couloirs, la rapidité de service des buvettes, l’abondance de l’offre pour les personnes prêtes à ouvrir grand leur porte-monnaie.

La recette du succès

L’esprit arena embaume jusqu’aux enceintes sportives qui n’intègrent pas le terme dans leur nom officiel. Des neuf stades de la première division suisse de football (Zurich et GC tous les deux au Letzigrund), seuls deux n’ont pas été construits ou largement rénovés depuis l’an 2000: le Cornaredo (Lugano) et Tourbillon (Sion). Tous les autres sont peu ou prou des arenas. S’il n’y avait pas la température de l’air, on ne saurait distinguer les couloirs du stade de la Tuilière inauguré à Lausanne en 2020 de ceux de la Raiffeisen Arena de Porrentruy. Stanislas Gaschen valide. «C’est clair que tous les projets s’inspirent de ce qui existe, pour éviter de reproduire les erreurs et inclure tout ce qui fonctionne.»

Les deux clubs qui ont eu le plus de succès depuis l’entrée dans le XXIe siècle, le FC Bâle et le Club des patineurs de Berne, furent aussi les premiers à s’appuyer sur une enceinte moderne. Depuis 2001, le Parc Saint-Jacques a encouragé le développement du club de football rhénan (12 fois champion entre 2002 et 2017) tout en l’inscrivant dans un contexte de consommation – un immense centre commercial prospère sous le gazon. Depuis 2008, la PostFinance Arena offre aux hockeyeurs de la capitale les plus grandes tribunes non seulement du pays mais aussi d’Europe (17 000 places) ainsi qu’une offre de restauration inégalée. Les recettes qui y sont liées ne sont pas étrangères aux cinq titres nationaux glanés depuis.

Un rêve delémontain

Aujourd’hui, des infrastructures modernes ne suffisent plus à faire la différence par rapport à la concurrence. Elles sont une condition quasi incontournable à l’existence du sport professionnel. La plus mythique des patinoires du pays, la Valascia d’Ambri-Piotta, n’y a pas résisté. Et quand l’Ajoie a compris que son équipe de hockey avait vraiment les armes pour fricoter avec les meilleures formations du pays, elle a massivement voté en faveur de la rénovation de la patinoire du Voyebœuf (74,4% des voix en juillet 2018).

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De l’autre côté du col des Rangiers, Patrick Fleury observe l’affaire avec admiration… et envie. Il est depuis 2016 le président des Sports-Réunis de Delémont, le plus grand club de football jurassien, passé deux fois par la première division à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Son stade de la Blancherie a toujours «l’une des plus belles pelouses du pays» mais malgré sa capacité d’accueil honorable de quelque 5000 personnes, il paraît bien désuet avec sa tribune solitaire et sa piste d’athlétisme éloignant les supporters de l’action.

Plusieurs raisons expliquent que les SRD n’évoluent pas aujourd’hui plus haut que la 1re ligue, c’est-à-dire la quatrième division du football suisse. Pour autant, Patrick Fleury ne considère pas qu’un retour du club dans le sport professionnel soit «utopique» à moyen terme. Il sait toutefois ce que cela impliquerait. «Il faut pouvoir répondre aux attentes des gens en matière d’événementiel. Ils veulent venir au stade une heure avant le match, boire un verre dans un cadre sympa, pouvoir profiter d’un bon repas, etc.»

Bref, il faut une arena? «Il y a des discussions dans ce sens, confirme le président. La ville se rend compte que ce serait intéressant pour son image… Mais il faut aussi que le niveau de l’équipe le justifie.» L’arena et le professionnalisme, ou l’œuf et la poule du sport contemporain.