Il a crevé le ciel d’un poing conquérant, et la jeunesse a une nouvelle fois soufflé sur le Tour. Sourire au vent, Thibaut Pinot a signé dimanche à Porrentruy l’exploit du jour, comme le haut fait de sa jeune carrière. Porté par son manager, Marc Madiot, qui hurlait une joie fauve, le benjamin du Tour de France 2012, 22 ans, franchissait la ligne de la huitième étape en solitaire, à la faveur d’un coup d’audace dans la dernière difficulté du jour, le Col de la Croix, à quelque 18 km de l’arrivée, où il avalait le Suédois Fredrik Kessiakoff. Dans un stade à ciel ouvert, le coureur de la formation FDJ-BigMat a su résister au retour des favoris sur une étape où le relief jurassien a mis le peloton en pièces détachées. «Je n’en reviens pas», bredouillait-il à sa descente de vélo, interrompu par les accolades de ses coéquipiers. «Les derniers 10 km, je m’en souviendrai toute ma vie. Quand j’ai vu que le peloton revenait à 50’’, j’ai eu peur.»

Et si la victoire de Thibaut Pinot est une surprise heureuse, c’est qu’il n’avait initialement pas été retenu pour le Tour de France mais pour la Vuelta, avant d’y être inscrit en raison d’un forfait pour blessure. «On n’était pas pressé de l’aligner sur le Tour», commentait hier Marc Madiot, qui évoquait la volonté de lui «laisser le temps d’apprendre. On sait qu’il peut réussir sur les courses de trois semaines. On essaie d’en prendre soin le mieux possible». Lorsque la Grande Boucle balbutiait dans les faubourgs de Liège, le manager de la FDJ-BigMat avait insisté pour qu’on laisse à son coureur le temps d’atterrir sur l’épreuve avant de le rencontrer, qu’on lui laisse en respirer la densité et en appréhender le gigantisme, pour sa première participation. Meilleur grimpeur du Tour de Romandie 2010 dans un costume de néoprofessionnel, vainqueur du classement général de la Semaine lombarde en 2011, Thibaut Pinot a décroché à Porrentruy un succès qui en appelle d’autres.

Alors que le Tour de France 2012 fut longtemps processionnaire, il a pris dès samedi de la hauteur, sur des terres sans concessions dont seul un soleil vif atténuait le caractère rugueux. Devant une foule qui avait fleuri chaque bordure de route, l’équipe Sky aura marqué les esprits autant que les organismes. Tandis que l’étape jugée à la Planche des Belles Filles s’achevait sur une chaussée en forme de point d’interrogation, l’escadron britannique a annulé toute tentative d’expression adverse, s’adjugeant à la fois l’étape – en la personne de Christopher Froome – et le maillot jaune, désormais sur les épaules de Bradley Wiggins. Quand bien même l’ascension finale en paliers, hérissée de pourcentages sévères n’était a priori pas adaptée à son habituelle régularité, le Britannique s’en est joué avec des facilités de grimpeur. Armée de casques jaunes, sa garde rapprochée a dynamité la course avec une hégémonie qui n’est pas sans rappeler le train mené par l’US Postal de Lance Armstrong. Samedi, Bradley Wiggins ne s’est pas distancé de la comparaison, affirmant courir de la même manière. Interpellé dimanche en conférence de presse sur cette domination et sur le rapprochement dans certains commentaires de l’équipe Sky et de la sulfureuse US Postal sous la dénomination «UK Postal», Bradley Wiggins a traité les audacieux de «branleurs de merde», honorant sa réputation de poète – la veille, il avait considéré son premier maillot jaune comme «fucking enormous». «Il faut que les gens n’aient rien d’autre à faire pour poster des commentaires débiles.»

Leader du classement général devant Cadel Evans, le vainqueur sortant, deuxième à 10’’, et Vincenzo Nibali, à 16’’, Bradley Wiggins endosse le poids de la course. Théoriquement. Car ce dimanche, la question semblait presque saugrenue, tant le Team Sky roule en patron cette saison. «Ils construisent cette équipe depuis deux ou trois ans, en l’augmentant des pièces manquantes», soufflait Guido Bontempi, directeur sportif d’Astana. «Ils disposent d’un budget énorme.» Un budget à géométrie variable, en réalité. «Ils sont dans les habitudes qu’on leur connaît», résumait Yvon Ledanois, directeur sportif de Movistar. Marc Madiot ne pensait pas autrement. «Qu’ils aient ou pas le poids de la course, ils vont de toute façon contrôler.» Consultant notamment de L’Equipe TV, Jean-François Bernard renvoyait aux réels objectifs de chacun: «Combien d’équipes viennent pour gagner le Tour? Deux. Les autres viennent pour chercher des places. Le podium actuel est peut-être bien celui que l’on trouvera à Paris, s’il ne tombe pas quelque chose de spécial.» Le contre-la-montre de Besançon, disputé ce lundi sur 41,5 km, en dira-t-il davantage?

«Ils construisent cette équipe depuis deuxou trois ans, en l’augmentant des pièces manquantes»