La Ligue des trublions (2/6)

Au Portugal, Tondela joue hors champ

A l’écart des grands pôles que constituent Lisbonne et Porto, les jaune et vert mènent leur barque dans le sillage de leur emblématique président. Le destin du club reste indissociable de celui de sa ville, dont la croissance et la notoriété découlent en partie du succès de ses footballeurs

Durant les six journées de la phase de poules de la Ligue des Champions, Le Temps délaisse les grandes soirées européennes et s’intéresse aux plus petits clubs des six principaux championnats européens.

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C’est l’histoire d’une anomalie. D’une ville ignorée des manuels scolaires comme des guides touristiques. A une heure et demie de voiture au sud-est de Porto, Tondela aligne pourtant depuis trois saisons une équipe au sein de la Liga NOS, la première division du football portugais.

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Dans ce petit pays longiligne coincé entre l’Espagne et l’océan Atlantique, rares sont les clubs qui parviennent à se soustraire à l’influence écrasante des trois mastodontes que sont le FC Porto, Benfica et le Sporting. Les trois quarts des pensionnaires du championnat lusitanien se trouvent en effet dans un rayon de moins de 100 kilomètres de Lisbonne et de Porto. Hormis Tondela, seuls Portimonense et Chaves, situés respectivement à l’extrême sud et nord du pays, échappent aux griffes des deux mégalopoles.

Vainqueurs de la quasi-totalité des titres nationaux (seuls Belenenses et Boavista se sont invités au sommet de la Liga, en 1946 et 2001) depuis la création du championnat professionnel en 1934, Os Três Grandes maintiennent leur hégémonie et l’illusion d’un équilibre des forces en prêtant leurs jeunes et quelques-unes de leurs recrues à leurs modestes voisins, tout en phagocytant l’essentiel des droits télévisés.

Au bord de la faillite en 2004

Avec son patchwork de Sud-Américains fraîchement débarqués sur le Vieux-Continent, de jeunes joueurs du cru et d’autres, plus expérimentés, qui ont roulé leur bosse dans la péninsule Ibérique, le Clube Desportivo de Tondela a forgé son identité en marge de ce système où les petits évoluent dans l’ombre des géants, comme cohabitaient autrefois les vassaux et leur suzerain. Le club du centre a gravi quatre divisions de 2005 à 2015 sous l’égide de Gilberto Coimbra, un homme d’affaires local qui a fait fortune dans le commerce des conserves de fruits de mer.

«Il y a quatorze ans, le club était en difficulté financière et on m’a demandé de donner un coup de main, relate le président depuis la salle de presse moderne qui surplombe le stade João Cardoso. J’ai décidé de me lancer dans l’aventure car c’est le club de ma ville. Ensuite, car l’idée de monter une à une les divisions jusqu’à parvenir en Liga NOS était un défi qui me plaisait, nous avons formé une équipe et on s’est mis au travail. Un an après, nous obtenions la montée en quatrième division.»

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«Personne ne voulait investir dans le club, lui l’a fait et ça a porté ses fruits, nous glisse un observateur privilégié du club. C’est un personnage à la fois austère, autoritaire et déterminé, qui ne se fixe pas de limites. C’est un luxe pour Tondela de pouvoir compter sur lui.» Sous son impulsion, le club a fait un immense bond en avant. «Quand il a repris le club, celui-ci ne comptait que deux ou trois employés à plein temps, se remémore Francisco Fonseca, 26 ans, membre de Febre Amarela (littéralement «Fièvre jaune», le groupe de supporters de Tondela fondé en 2008). Aujourd’hui, celui-ci possède une structure digne d’un club de l’élite, avec des professionnels dans chaque secteur, des équipes de jeunes qui évoluent en première division, il est au top au niveau de la communication, dispose d’une boutique officielle, etc.» «Nous avons les mêmes installations que les grands clubs, mais à une autre dimension, reprend Gilberto Coimbra. Evidemment, on n’a pas un vestiaire ou un stade aussi grand que celui de Benfica ou Porto. Mais après tout, on dort de la même manière dans un hôtel trois étoiles que dans un cinq-étoiles, non?»

Les gens ne savaient pas placer Tondela sur une carte

Francisco Fonseca, supporter

Acheté par le Benfica Lisbonne en 2015 et aussitôt prêté à Tondela, Jhon Murillo a été bluffé par la qualité de ses installations. «Aucun club au Venezuela n’en possède d’aussi bonnes, constate l’attaquant international, qui a participé à la Copa América 2015 avec la Vinotinto. Le club a énormément grandi ces trois dernières années. Avant nous avions un petit vestiaire, sans casiers, pas de terrain d’entraînement, de sponsor, ni de chef de presse…» «Tondela n’a rien à envier au Deportivo Cali au niveau de ses infrastructures», renchérit son coéquipier Pablo Sabbag, formé au sein du célèbre club colombien.

Les habitants de Tondela se sont épris de leur équipe au fil des montées successives. «Quand j’ai commencé à suivre le club en 2005, on était 300 ou 400 à le supporter à domicile et très peu à effectuer les déplacements, signale Francisco Fonseca. Désormais, on est au moins 50 à accompagner le club lorsqu’il joue à l’extérieur et environ 1500 lorsque l’équipe reçoit. Cela peut sembler peu, mais il ne faut pas oublier que Tondela compte moins de 5000 habitants. Les clubs de Lisbonne et de Porto ont des supporters dans tout le pays, ce qui n’est pas notre cas. Tous les supporters de Tondela viennent d’ici. On a appris à aimer ce club avec le temps et nous voulons désormais que tous les enfants qui naissent à Tondela supportent Tondela. Il y a quelques années, les gens ne connaissaient pas la ville et ne savaient même pas où la situer sur une carte. Aujourd’hui, lorsque d’autres supporters voient notre maillot, ils nous identifient aussitôt.»

«Quand le club est monté en Liga il y a trois ans, certains se sont dit que ce serait un passage éphémère, bougonne le maire, José Antonio Jesus. Mais ce que ces gens n’ont pas compris, c’est l’attachement des habitants de Tondela pour leur territoire et tout ce que cela implique. Nous sommes l’une des rares villes en dehors des ceintures du grand Lisbonne et du grand Porto à jouer en première division. Cette situation renforce les liens stratégiques entre le club et sa région. Le football aide énormément à la promotion et à la reconnaissance de la ville, au Portugal et à l’étranger.» L’édile se félicite des retombées économiques liées aux bonnes performances du club, au-delà de la restauration et de l’hôtellerie, dont l’activité augmente ostensiblement les week-ends où Tondela reçoit de grosses cylindrées de la Liga. «Il y a également un impact au niveau de la consommation et de la captation de jeunes talentueux, qui perçoivent désormais Tondela comme une ville active sur le plan sportif mais également culturel, ou encore au niveau des investissements. Cela renforce notre compétitivité régionale et l’idée d’une marque «Tondela» dynamique.»

Aujourd’hui, Tondela est à la mode

Le maire de la ville

Profitant de cette récente attractivité, Tondela tente de surfer sur la vague jaune et vert. La municipalité envisage ainsi de créer un centre de formation technologique tourné vers l’industrie automobile, l’un des fleurons de la région avec le secteur pharmaceutique. Deux secteurs qui engrangent 600 millions d’euros de revenus annuels et emploient plusieurs milliers de personnes dans la région. L’objectif de Tondela est de retenir une partie des jeunes qui vont étudier à Coimbra, l’une des plus vieilles universités d’Europe (fondée en 1290), à 70 kilomètres au sud-ouest. L’administration locale planche également sur l’élargissement de l’offre résidentielle. «La demande est de plus en plus forte avec le développement de l’industrie et du tourisme lié au club, souligne José Antonio Jesus. Aujourd’hui, Tondela est à la mode grâce à ces deux facteurs et il faut prolonger cette tendance.»

Tondela peut compter sur Gilberto Coimbra pour installer durablement la ville dans le paysage économique et footballistique portugais. La majorité des sponsors de son club sont issus de son carnet d’adresses, même si le président se défend de «mélanger sa passion et son business». Plusieurs acteurs de la ville profitent ainsi de la nouvelle exposition médiatique du club pour se développer. Hôtels, restaurants, mais aussi agences de tourisme, entreprises de construction, centres commerciaux et laboratoires pharmaceutiques habillent désormais la tunique, la salle de presse et les panneaux qui entourent la pelouse. Les Auriverdes comptent aussi parmi leur soutien une société vitivinicole, Tondela se trouvant à la porte de la vallée du Douro, classé au Patrimoine mondial de l’humanité grâce à sa production de Porto et ses vignobles en terrasse.

Tranquillité et gestion saine

La municipalité a investi 1,2 million d’euros en 2005 pour la rénovation du stade du CD Tondela, passé de 2700 à 5000 places, et de ses installations sportives. Mais les deux tiers des revenus du club proviennent majoritairement des droits télévisés. «Sans ça, nous ne survivrions pas, martèle Gilberto Coimbra. Notre ligne directrice c’est de tenir nos engagements à travers une bonne gestion. Le moindre faux pas se paye cash, on ne peut pas se permettre de lâcher la bride. Nous devons rester mesurés et toujours nous souvenir où on est et d’où on vient. Il est facile de recruter des joueurs quand vous vous appelez Porto ou Lisbonne, mais quand vous êtes situé dans l’intérieur du pays, c’est une tout autre affaire! Guarda, Viseu, Coimbra, Leiria, Aveiro… Aucune des grandes villes environnantes n’a de club en première division.»

Tondela table sur cette particularité et sur sa réputation de ville paisible pour attirer de nouveaux talents. «Le message que nous adressons aux joueurs que nous recrutons c’est qu’ici on vit en toute tranquillité, argue le président. Non seulement pour ce qui est du quotidien, mais aussi en termes de salaire, puisque nous payons toujours en temps et en heure.»

«J’aime la sérénité de la ville, confirme Jhon Murillo. Je discute souvent avec les propriétaires des restaurants où j’ai mes habitudes. Ils me posent des questions sur l’équipe et me parlent du prochain match. Les gens sont très aimables avec nous, il y a une ambiance très familiale dans la ville. J’y vis avec ma femme et mes enfants, qui s’y sentent bien aussi. La majorité de mes coéquipiers préfèrent vivre à Viseu mais pas moi. Je n’aime pas trop sortir et si j’ai besoin d’aller faire les magasins, je prends ma voiture.»

«Je savais que c’était une petite ville où il n’y avait pas beaucoup de choses à faire, je n’ai donc pas été surpris, admet le Colombien Pablo Sabbag. Je me suis installé à Viseu car il y a un centre commercial, un bowling, un cinéma, des restaurants… Ici, c’est un peu trop calme pour moi.»

Des petites armes contre des bombes atomiques

Gilberto Coimbra, président du club


Les Tondelenses ont réussi deux exploits retentissants en venant à bout de Porto (0-1), il y a deux ans, et de Benfica (2-3) au printemps dernier, freinant ainsi les Aigles vers le cinquième titre de champions consécutif qui leur semblait promis. «Ils sont obligés de nous battre, tout le monde attend ça, souligne le président Coimbra. Nous devons lutter avec nos petites armes contre des bombes atomiques. Mais lorsque l’arbitre siffle le coup d’envoi, on joue à 11 contre 11.»

«Sans parler de la montée, qui restera gravée à jamais dans ma mémoire, je n’oublierai jamais notre première saison en Liga, s’enthousiasme le supporter Francisco Fonseca. En 2016, nous avions dix points de retard à un moment de la saison et tout le monde nous voyait descendre. Puis nous avons gagné à Porto et face à l’Académica chez nous, ce qui fut un grand soulagement. L’an dernier, nous nous sommes maintenus grâce à un but de différence! C’est à ce moment-là qu’est née notre devise: «Tout est impossible jusqu'à ce que cela arrive.»

L’Europe fait partie de ces désirs a priori interdits. «Ce n’est pas notre réalité, tempère Gilberto Coimbra. Peut-être qu’un jour nous pourrons jouer un rôle d’outsider en championnat, mais notre objectif reste avant tout le maintien.» Tondela peut toutefois d’ores et déjà se targuer d’évoluer dans la cour des grands, puisque 19 joueurs issus du club sont venus gonfler les rangs des sélections de jeunes portugaises depuis 2008. Début septembre, Fernando Santos, le sélectionneur des A, a même fait appel à Claudio Ramos, son gardien, qui est ainsi devenu le premier joueur de l’histoire de Tondela à intégrer la Selecçao. Une étape de plus dans l’étincelante trajectoire des jaune et vert.

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