Tout ça pour ça. Après les discours pleins de l’ambition de «marquer l’histoire», après la solidarité et l’abnégation démontrée contre le Brésil, après le caractère et la force de frappe offensive affichée contre la Serbie, l’équipe de Suisse quitte la Coupe du monde de football par la toute petite porte, giflée par un Portugal qui n’a même pas eu besoin de forcer son talent pour s’imposer 6-1. En quarts de finale, les hommes de Fernando Santos affronteront le Maroc, qui a surpris l’Espagne aux tirs au but, tandis que ceux de Murat Yakin garderont longtemps un souvenir amer de cette débâcle.

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C’est la cinquième fois que l’équipe de Suisse échoue en huitièmes de finale de la Coupe du monde, après avoir été battue par l’Espagne en 1994 (3-0), par l’Ukraine en 2006 (tirs au but), par l’Argentine en 2014 (1-0 après prolongations) et par la Suède en 2018 (1-0). Alors qu’elle se sentait plus légitime que jamais à prétendre à une place en quarts de finale, elle n’en a jamais été aussi loin sur la pelouse.

Cristiano Ronaldo sur le banc

Sur le papier, Murat Yakin et ses hommes n’étaient bien sûr pas favoris malgré les ambitions affichées. Face au Portugal, ils restaient sur une courte victoire (1-0 à Genève le 12 juin dernier) mais sur les cinq dernières confrontations en date, entre des équipes à l’ossature stable, ils en avaient perdu trois, dont les deux qui comptaient vraiment: la «finale» pour la qualification directe au Mondial 2018 (défaite 2-0 à Lisbonne) et la demi-finale de Ligue des nations en 2019 (défaite 3-1 à Porto).

Une heure et demie avant le coup d’envoi, l’immense stade Lusail (88 966 places) commence à peine à se remplir quand tombe la composition des équipes et une surprise de taille: Cristiano Ronaldo commencera la rencontre sur le banc, ce qui ne lui était pas arrivé dans un grand tournoi international depuis 2008 et un match contre… la Suisse, à l’Euro. Le sélectionneur Fernando Santos n’a pas apprécié la réaction plus que virulente du capitaine, lorsqu’il l’avait remplacé contre la Corée du Sud (2-1), et il décide de lui montrer qui est le patron.

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Bien sûr, vu l’aura de la star, c’est un pari qui peut se retourner contre lui. Mais on ignore encore que Murat Yakin en a fait un aussi: présenter son équipe de Suisse en 3-5-2, un système qu’il n’a récemment travaillé que lors d’une défaite amicale contre le Ghana. Pourquoi? Parce que Silvan Widmer est malade et que le sélectionneur n’a pas jugé bon de convoquer un deuxième latéral droit de métier. Et au fond, cet entraîneur qui adore surprendre se dit sûrement aussi que le Portugal sera désarçonné.

Le naufrage s’annonce

Problème: il apparaît dès le départ que c’est la Suisse qui souffre d’inconfort dans ce dispositif qui ne lui pas réussi dans un passé récent. Pendant quinze minutes, les deux équipes semblent s’observer, se craindre. En fait, la Seleção ne veut pas (se découvrir, s’exposer à l’erreur) quand la Nati ne peut pas (produire du jeu). A la 17e minute, Gonçalo Ramos surprend Fabian Schär (lâche au marquage) et Yann Sommer d’un missile dans un angle fermé. Cela fait 1-0, et alors que la Suisse doit réagir, elle s’en trouve totalement incapable. Les joueurs sont perdus. Xherdan Shaqiri erre sans but. Chaque velléité offensive résulte d’une initiative individuelle sans écho collectif.

A 39 ans, le défenseur central Pepe marque le 2-0 de la tête en s’élevant plus haut que tout le monde à la réception d’un corner. Nouveau coup d’envoi. Toujours aucune réaction. C’est un naufrage qui s’annonce sur la pelouse du Stade Lusail. Le Portugal est une équipe qui sait parfaitement défendre un résultat, mais ce n’est même pas nécessaire. Elle contrôle tranquillement, en toute sérénité, se payant même le luxe de «tenter des trucs».

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Face à une équipe de Suisse fantomatique malgré un retour à une défense à quatre après la mi-temps, Gonçalo Ramos s’offre un doublé juste après la pause. Son troisième but personnel suivra celui de Raphaël Guerreiro. La réduction du score, par Manuel Akanji, n’a aucune espèce d’importance. Rafael Leão marque le sixième but portugais à l’orée des arrêts de jeu.

Le 28 juin 2021, la Nati déployait des trésors d’énergie pour renverser une situation mal emmanchée contre la France en huitièmes de finale de l’Euro. Là, elle attend penaude que le calvaire se termine.

Le système? «Surprenant», mais «pas en cause»

Une grosse demi-heure après le coup de sifflet final, les joueurs de l’équipe de Suisse commencent à défiler en zone mixte, où les attendent les journalistes. «Nous sommes très déçus, et désolé pour nos supporters de notre performance, lance Xherdan Shaqiri avec sincérité. Ce soir, nous n’avons pas montré notre vrai visage.» Le demi-offensif ne cache pas avoir été «surpris» au moment où Murat Yakin a annoncé que l’équipe allait changer de système par rapport au premier tour. «Après, je suis professionnel, quand le coach prend une décision, je tâche de faire de mon mieux.»

Ce 3-5-2, substitué au 4-3-3 des trois derniers matchs, revient dans chaque discussion. «L’entraîneur a choisi une tactique, ça n’a pas marché, 6-1, ça parle de soi-même», souffle Haris Seferovic. Yann Sommer livre une version plus consensuelle: «On connaissait ce système, on l’avait déjà utilisé et de toute façon, on doit être capable de s’adapter. Là, le changement a été décidé suite à l’indisponibilité de Silvan Widmer, qui a eu de la fièvre dans la nuit de lundi à mardi. Murat est un coach qui parle à ses joueurs, il nous a consultés à ce sujet.»

Pour Granit Xhaka, le dispositif n’a de toute façon pas été le problème de la soirée. «Quand on se retrouve menés 2-0 aussi vite, cela n’a plus d’importance. Rien ne s’est passé comme prévu. Pourtant, on était prêts pour ce match.»

Directeur des équipes nationales, Pierluigi Tami défend ses joueurs, en relevant qu’ils «n’étaient plus en mesure de disputer un match de haut niveau» et «qui ont couru dix kilomètres de moins que les Portugais, comme si ceux-ci avaient un homme de plus sur le terrain». Ah bon? Mais comment cela se fait-il? «Le Portugal était qualifié après deux matchs du premier tour, donc Fernando Santos a pu faire tourner et ce soir, il avait huit titulaires frais, ce qui n’était pas notre cas, poursuit le Tessinois. Vraiment, je crois que nos internationaux ont donné tout ce qu’ils pouvaient.»

Et sinon, ce système? «Le coach a pensé que ce 3-5-2 permettrait de compenser la différence de fraîcheur physique… Ça n’a pas vraiment marché.» Pour autant, selon lui, «la position du sélectionneur n’est pas fragilisée» après ce lourd revers, qui signe la fin de l’aventure de l’équipe de Suisse au Qatar.