Enfin l’Afrique reçoit la planète football. Tribut tardif accordé par la FIFA à ce continent qui exporte ses talents sans compter depuis un quart de siècle. Docteur en géographie, Raffaele Poli travaille depuis de nombreuses années sur la problématique croisée des migrations et du football. Chercheur à l’Université de Lausanne et au Centre international d’étude du sport, il publie cette année Le Marché des footballeurs. Réseaux et circuits dans l’économie globale.

Le Temps: Cette première Coupe du monde sur sol africain possède une grande force symbolique. Mais peut-elle concrètement aider le développement du football en Afrique?

Raffaele Poli: Clairement non. Faire avancer le football africain nécessite avant tout l’implication de ses élites dirigeantes. Aujourd’hui, la volonté louable de la FIFA de développer le jeu sur le continent africain se heurte à la logique d’extraversion des politiques locales. Celles-ci privilégient la vente rapide de nombreux jeunes joueurs afin de récupérer plus tard le succès des plus brillants. Face à ce constat de fond, le tournoi à venir ne risque pas de faire évoluer les mentalités.

– En quoi cette logique d’«émigration massive» de joueurs satisfait les politiciens locaux?

– Il est toujours plus confortable de se reposer sur le travail des autres. Prendre en main ce «capital humain» pour l’accompagner vers le haut niveau implique une vraie filière d’élite, des championnats de jeunes et des entraîneurs qualifiés. Cela coûte de l’argent et de l’énergie. La solution de récupérer du muscle, formé à l’étranger, apparaît donc idéale aux yeux des élites locales.

– L’Europe mais aussi l’Asie représentent les premières terres d’accueil des footballeurs africains. Est-il possible de dégager les réseaux qui mènent à ces destinations?

– Il s’agit principalement d’intermédiaires privés, souvent des agents basés dans les pays de destination qui travaillent avec des têtes de pont sur le continent africain. A ceux-ci s’ajoutent les recruteurs affiliés aux grands clubs européens; Manchester United opère par exemple avec un scout [terme fréquemment utilisé dans le milieu pour qualifier des «dénicheurs de bonnes affaires»] basé au Ghana. Dans l’ensemble, la toile tissée par ses réseaux est assez dense pour repérer très tôt un talent, le placer dans un club ou une académie et organiser un départ rapide vers l’étranger.

– Existe-t-il une méthode à succès pour réussir son exil?

– On se rend compte que pour répondre aux critères d’un football moderne compétitif à l’extrême, une formation structurée est nécessaire. Le déficit relatif de l’Afrique dans ce domaine est confirmé par les statistiques des joueurs expatriés dans les cinq grandes ligues européennes. Jusqu’en 2005, la part des joueurs africains augmentait, elle est en train de stagner, voire de diminuer. Autre exemple évocateur, le Brésil exporte dans les 36 ligues européennes autant de joueurs que l’ensemble du continent africain. Preuve que l’Afrique n’est pas la terre promise un temps évoquée. La compétitivité future de son football dépend donc impérativement d’une amélioration de sa formation.

– Ce constat de stagnation n’est-il pas inquiétant au regard du rêve de réussite par le football qui, lui, ne faiblit pas en Afrique?

– L’inquiétude existe, en effet. Car seuls les exemples de réussite alimentent la chronique et nourrissent les rêves, alors que les chances de faire carrière sont en réalité minimes. Mais cette stagnation des joueurs africains au sein des ligues européennes débouche sur une autre réalité: la diversification des filières. Golfe Persique, Asie du Sud-Est ou Iran, le joueur africain accepte n’importe quelle destination, souvent semée d’embûches.

– Maîtrise-t-il au moins cette migration devenue globalisée?

– Le joueur commence à maîtriser sa carrière une fois qu’il rencontre le succès. Au départ, il ne sait strictement rien des conditions salariales et autres données contractuelles. Mais il s’en accommode volontiers tant les conditions de vie sont précaires dans son pays d’origine. En réalité, de nombreux joueurs sont même prêts à payer pour s’exiler, ce qui les rend naturellement vulnérables sur le marché.

– Un marché qui fait la part belle aux intermédiaires. Leur mode de fonctionnement a-t-il beaucoup évolué ces dernières années?

– Oui. A tel point que les agents affiliés à la FIFA ne seraient plus impliqués que dans un quart des transferts réalisés. La vraie tendance, actuellement, est représentée par des spéculateurs privés qui rachètent les droits d’un joueur afin de créer des chaînes de valeur ajoutée. Ces spéculateurs possèdent également souvent des académies, le procédé est courant en Amérique latine. Ils construisent ainsi un système économique qui va bien au-delà de la médiation traditionnelle entre club et joueur. On pourrait résumer le procédé ainsi: parier sur du capital humain, le faire tourner et empocher les dividendes.

– Des procédés qui s’apparentent à une forme d’esclavagisme moderne?

– Je ne parlerais pas d’esclavagisme puisque la «victime» est consentante. Ce qui me choque en réalité dans cette évolution, c’est la perversion d’un marché des transferts qui avait pour fonction première de redistribuer de l’argent aux clubs formateurs, obligés de céder leurs meilleurs éléments aux clubs riches. Aujourd’hui, le système ne répond plus aux besoins pour lesquels il avait été créé. Sur un plan structurel, cette évolution accentue les inégalités entre les clubs. Sur un plan individuel, elle entrave la liberté de mouvement des joueurs alors que l’arrêt Bosman avait justement été décrété en ce sens.

– Au cœur de ce marché, le footballeur africain se trouve-t-il dans une situation plus ou moins précaire que ses homologues européens ou sud-américains?

– Sa situation est clairement plus précaire. D’une part, son statut légal le rend plus vulnérable puisqu’il a besoin d’un permis de travail pour résider en Europe. D’autre part, il est victime de son prix d’achat relativement faible. Peu valorisé au départ, le footballeur africain fait plus facilement l’objet d’une démarche spéculative. S’ajoute enfin la problématique de la triche sur l’âge. Un club qui a peu investi puis doute de l’âge d’un joueur peu convaincant n’aura aucun scrupule à s’en débarrasser. Ces éléments expliquent que les joueurs africains sont ceux qui présentent le plus fort taux de mobilité au sein des cinq grands championnats européens.

– Avez-vous des données statistiques pour chiffrer le coût humain d’un marché aussi impitoyable?

– Une étude menée sur les footballeurs d’origine subsaharienne arrivés en Suisse jusqu’en 2003 avait démontré que seul 10% d’entre eux rebondissaient dans un club plus huppé. Une autre étude réalisée entre 2002 et 2006 a montré qu’environ 40% des joueurs africains en Europe disparaissaient du circuit professionnel après deux ou trois ans. Des statistiques qui ne concernent que les joueurs ayant réussi à décrocher un contrat. Il faut leur ajouter ceux qui échouent aux portes d’un club professionnel. De jeunes joueurs qui renoncent souvent au retour en Afrique tant leur échec peut être stigmatisant et les perspectives d’avenir très incertaines.

– Si vous deviez dégager des pistes pour permettre au football africain de se libérer un peu de ce rapport de dépendance, quelles seraient-elles?

– La première piste concerne la règle mise en place par l’UEFA dite des «joueurs formés localement». Si les jeunes Africains formés dans des clubs partenaires pouvaient rejoindre l’Europe sous ce régime, les clubs européens seraient incités à investir dans des partenariats à long terme. Cette reconnaissance de formation déconnectée d’une logique géographique aurait pour conséquence de retarder l’âge de l’émigration et de renforcer le niveau des clubs africains. Deuxième piste, les élites locales doivent prendre conscience, au regard des médiocres performances de leurs équipes nationales lors des dernières Coupes du monde, que le talent naturel n’est rien sans structure. Le Ghana l’a compris et a entamé un processus de filière d’élite qui a déjà porté ses fruits. Par contre, la Côte d’Ivoire, le Cameroun ou le Sénégal sont au point zéro. Enfin, la FIFA reverse beaucoup d’argent aux fédérations africaines. Ces dons devraient absolument être conditionnés au développement de la relève.

– Parmi les six nations africaines présentes en Afrique du Sud, laquelle possède d’après vous le plus de chance de briller?

– La Côte d’Ivoire pour son effectif, qui est le fruit du travail réalisé par l’académie de Jean-Marc Guillou au tournant des années 2000. Aujourd’hui, ce travail s’est interrompu et la relève a disparu. C’est donc l’année ou jamais pour les Eléphants. Symboliquement et politiquement, le Ghana mériterait d’aller loin dans la compétition. Ne serait-ce que pour tout ce qu’il entreprend avec ses équipes de jeunes.