Au-delà des nébulosités qui en perturbent la lecture, la Grande Boucle essaime des paradoxes heureux. Alors que ce samedi, son leader Cadel Evans cherchera à conquérir le maillot jaune, Wim Vansevenant, pénultième coureur du classement, pourrait bien devenir le dernier du Tour de France. Et cela pour la troisième fois consécutive. De toute l'histoire de l'épreuve, aucun coureur n'y est jamais parvenu. Devant le bus de l'équipe, alors que les micros se languissent de l'Australien, Wim Vansevenant aimante les regards curieux. Perdant magistral, orfèvre de l'ombre, le Belge décline avec finesse l'intensité de la discipline.

Des moments difficiles

«La seule chose, c'est qu'il ne sait pas monter, encore que...», rigole Hendrik Redant, son directeur sportif. «Quand je vois qu'après le col de la Lombarde, il était encore dans le peloton...» Pour le Belge de 36 ans, les étapes alpines se sont apparentées à un calvaire sans fin. «L'Alpe-d'Huez, c'était le jour le plus dur du Tour. Je me suis dit: «Ouf, c'est terminé». Mais là, ce n'est pas encore fini.» Il poursuit: «J'ai vécu des moments difficiles avec moi-même. A quoi pense-t-on? A rien. On regarde juste la roue avant. Je me suis juré que c'était la dernière fois que je le faisais. Parce que c'est trop.»

De cette Grande Boucle qui lui a doré la peau autant qu'elle a meurtri sa silhouette menue, Wim Vansevenant se fait un impératif, avec le respect de ceux qui en connaissent l'histoire. Pourquoi court-il le Tour de France? «Pourquoi se marie-t-on?», répond-il. «Lorsque vous y participez, vous en retirez un petit peu d'honneur. Si Cadel remporte le Tour, ce pourrait être un très grand honneur. Comme celui d'appartenir à son équipe.»

Dès lors, sa dernière place au classement a les ornements d'une histoire surprenante. «Mon classement, c'est une blague! Je l'apprécie. C'est toujours mieux d'être le dernier que l'avant-dernier. Je ne suis pas rivé à cette place, c'est juste une chance.» Des autres grands tours, il n'a fini que celui de France. «J'ai participé une seule fois au Giro, et je ne l'ai pas terminé. C'était trop dur. La Vuelta? Non, je ne l'ai jamais faite. Je ne dispute que des courses faciles», lance-t-il, sourire en coin.

Et pourtant. Acteur anonyme, Wim Vansevenant masque sous la plaisanterie un rôle primordial. «Dans des étapes comme vendredi, il est toujours là pour protéger Cadel, tout comme lorsque l'équipe doit être très attentive, lorsqu'il s'agit de colmater les trous», explique Hendrik Redant. «Pendant les 150 premiers kilomètres, c'est lui qui met Cadel hors du vent. Il est très doué pour cela.» Quand on sait combien l'issue du chronomètre de ce samedi est liée à la lucidité et à l'état de fraîcheur, on mesure l'importance de sa tâche lors des deux dernières journées.

La science du placement

Multiple, le jeu de Wim Vansevenant s'impose également dans les arrivées au sprint. «Durant les derniers kilomètres, un McEwen, peut être tranquille», commente Guido Bontempi, directeur sportif de l'équipe de Damiano Cunego, qui a abandonné jeudi soir. «Un sprinter comme lui n'a qu'à regarder Vansevenant, qui lui indique exactement où aller. Qui se charge d'observer où sont les autres coureurs, les autres sprinters, qui sait se placer à un endroit plutôt qu'à un autre.» Cette science, Wim Vansevenant la développe quelques kilomètres avant que la course ne s'emballe dans la fureur des sprints massifs. «Il a beaucoup d'expérience, notamment pour digérer les groupes d'échappés», expose Hendrik Redant. «Il sait quand il faut rouler vite et régler le rythme de l'équipe. C'est lui qui coordonne cela. Il est habitué à gérer la menée vers le sprint.» Un rôle que Marco Velo assume pour Alessandro Petacchi, et qu'à l'époque, Mario Scirea endossait pour l'astre du sprint italien, l'élégant Mario Cipollini. Guido Bontempi résume: «Vansevenant, c'est un metteur en scène. Sans ces régisseurs, on ne peut pas voir le film.»

Dimanche, Wim Vansevenant achèvera le Tour de France sans honneurs. A la fin de l'année, il raccrochera son vélo, dans l'anonymat. Sa carrière, il l'aura commencée avec Peter van Petegem. Ami éternel. Souvenir suprême. En 2003, le sprinter remportait le Tour des Flandres et Paris-Roubaix, un doublé de prestige. D'une carrière qui ne l'a pas consacré - son résultat le plus notoire reste la deuxième étape du Tour du Vaucluse, en 1996 - Wim Vansevenant dit simplement: «Pour rester à un haut niveau, il faut aller au bout de soi-même. J'ai fait du travail pour les autres mon métier. Le meilleur, c'est d'être un lien, d'aider.»