Dimanche soir à Melbourne, sur le circuit de l'Albert Park, personne dans le stand Ferrari n'avait le cœur à célébrer la victoire de l'Allemand Michael Schumacher au Grand Prix d'Australie. La cinquième consécutive, mais la première de la saison 2001. Quelques heures plus tôt, un commissaire de piste avait été mortellement blessé par un débris projeté par l'accrochage entre la BAR-Honda de Jacques Villeneuve et la Williams-BMW de Ralf Schumacher. Sept autres personnes ont en outre été blessées.

Michael Schumacher, se doutant de quelque chose de grave, a menacé de ne pas apparaître sur le podium si on ne lui disait pas ce qui s'était réellement passé. Une fois sur le podium, Schumacher, David Coulthard et Rubens Barrichello – informés de la mort de celui que le petit Brésilien a désigné comme un «collègue» des circuits –, se sont bien gardés de

sacrifier à la traditionnelle cérémonie du champagne. Tous les pilotes ont d'ailleurs tenu à rendre hommage à l'infortuné commissaire bénévole.

Jacques Villeneuve peut, lui, se considérer comme un véritable miraculé. Il est sorti indemne du même genre d'accident qui, à une époque où les monoplaces n'étaient faites que de plastique et d'aluminium, avait coûté la vie à son père, Gilles. Ce jour du mois de mai 1982, le vaillant petit Québécois avait été éjecté de son cockpit, ce qui lui avait broyé les cervicales, après s'être envolé sur une voiture plus lente qu'il avait découverte au dernier moment. Hier, Jacques Villeneuve s'est agrippé avec toute l'énergie du désespoir à son volant, après avoir décollé à plus de 200 km/heure sur la roue arrière de la Williams qui le précédait. Longtemps après le choc, le pilote BAR-Honda a détaillé ces images relayées par les écrans géants tout autour du circuit et qui ont glacé d'effroi les 125 000 spectateurs qui assistaient au Grand Prix d'Australie.

«C'est le type même d'accident qui doit beaucoup à l'incompréhension entre deux pilotes, raconte Villeneuve. Ma voiture était vraiment rapide et je cherchais l'ouverture pour passer. J'ai choisi un côté de la piste pour porter mon attaque, mais la Williams a fait de même. Puis j'ai été surpris que Ralf freine si tôt.» Dès lors, le choc est inévitable. Une roue arrière de la Williams sert de tremplin à la BAR, qui s'envole sur 130 mètres, éparpillant des débris. C'est l'un d'entre eux qui a tué le commissaire de piste. Dans sa monoplace désarticulée, Villeneuve vit un cauchemar qui, heureusement, ne dure pas, mais laisse le temps au pilote de gamberger. «On a le temps de voir que ça va très haut. J'espérais surtout qu'aucun objet ne vienne heurter mon casque.» Même si ça peut paraître incroyable, c'est de lui-même que Jacques Villeneuve est sorti de sa coque déchiquetée. Indemne. Dans la soirée, le Québécois devait subir des examens approfondis après s'être plaint d'un persistant mal au dos. Une journée qui se terminait vraiment mal pour l'écurie BAR-Honda, le Français Olivier Panis se voyant privé de sa 4e place sur le tapis vert, accusé d'avoir doublé Nick Heidfeld sous un drapeau jaune.

Un tel accident aurait justifié l'interruption du Grand Prix, mais la direction de course a choisi de lancer en piste sa voiture de sécurité, derrière laquelle le reste du peloton s'est regroupé et impatienté pendant dix tours.

A la reprise, Michael Schumacher tente de décourager ses poursuivants. Il aligne une belle série de meilleurs temps au tour, mais ne parvient pas vraiment à lâcher Mika Hakkinen, le seul à pouvoir lui contester la première place. Coulthard, lui, se rapproche de l'autre Ferrari pilotée par Barrichello. De cette façon, les pilotes McLaren entretiennent le suspense. Jusqu'au 26e tour, où Hakkinen est lui aussi victime d'une impressionnante sortie de piste. La casse d'une suspension avant dans un freinage expédie sa McLaren dans le décor, à pleine vitesse. Lui aussi s'extirpe seul de son épave, un poil groggy. De quoi justifier un passage par l'hôpital du circuit.

La course devient alors soporifique. Dernière péripétie, Barrichello perd sa deuxième place lorsque le jeune et débutant Fernando Alonso (remarquable par ailleurs) le bloque alors qu'il sort des stands. Opportuniste, David Coulthard faufile sa McLaren et cueille ainsi la deuxième place. Michael Schumacher, lui, est bien trop loin, en tête de course, pour être inquiété.

La bonne opération comptable de ce premier Grand Prix a été faite par l'écurie suisse Sauber, qui a placé ses deux pilotes dans les points. Nick Heidfeld à la régulière, et le débutant mais très impressionnant Kimi Raikkonen, 6e, grâce au déclassement d'Olivier Panis. Pour l'équipe Prost Grand Prix, par contre, la déception est énorme. Jean Alesi, qui n'a jamais été dans le rythme, a produit une course misérable pour échouer à une lointaine neuvième place par le jeu des nombreux abandons.