Football

La Premier League sur les bancs de l’école

Via son initiative «Primary Stars», la première division anglaise offre heures de cours et matériel scolaire à plus de 15 000 écoles primaires du pays. Un programme caritatif massif qui cherche à reconnecter la compétition milliardaire à ses racines

La poésie de la petite Aashvi Agarwal, 6 ans, est désarmante de tendresse de la première à la dernière strophe: «Sometimes you need to count to ten/And try, try and try again.»

En mars dernier, un jury notamment composé de la légende de Chelsea Frank Lampard (auteur de 19 livres pour enfants) et de l’ailier d’Aston Villa Yannick Bolasie (qui s’adonne à des battles de rap) l’a récompensée parmi 25 000 œuvres d’écoliers de 5 à 11 ans, dans le cadre d’un concours littéraire frappé du sceau Premier League Primary Stars (PLPS). Avec ce programme social, jamais les pelouses émeraude de la première division anglaise et les tableaux noirs des salles de classe n’ont été aussi proches.

Ne pas s’y méprendre. Derrière l’ingénuité de sa dernière joute d’écriture, l’initiative sociale lancée en mars 2017 par la Premier League est un projet sérieux, et ambitieux. «Quand on pense que 15 000 écoles et 25 000 personnes en ont déjà profité, c’est juste géant. Et c’est compter sans les 50 000 livres que nous nous apprêtons à distribuer», détaillait fin avril Richard Scudamore, président de la ligue de football la plus riche du monde, à Sky Sports News.

Des besoins réels

Concrètement, le programme cible les établissements scolaires de niveau primaire localisés en Angleterre et au Pays de Galles, et s’articule autour de trois axes: «Le soutien des professeurs lors des sessions d’éducation physique, la mise à disposition de matériel scolaire et l’organisation d’événements inspirants», énumère Tim Stevens, responsable des projets Primary Stars au sein de la Saints Foundation, subdivision caritative du Southampton FC.

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Pour bien irriguer son nouveau concept, la Premier League a commencé par ouvrir les vannes. «Grâce à la revalorisation des subventions de la ligue l’an dernier, Southampton a pu créer quatre postes à 100% spécialement pour les projets PLPS, atteste Tim Stevens. Cela nous permet de supporter 16 écoles primaires situées dans notre zone d’influence. Celles qui, d’après nos analyses, en avaient le plus besoin.»

Les besoins sont réels, affirme David McParland, employé de la Liverpool FC Foundation. «En Grande-Bretagne, le cursus formant les professeurs d’écoles primaires ne consacre que six heures à l’éducation physique, déplore-t-il. Conséquences d’un enseignement lacunaire, les élèves sont souvent en proie à des problèmes de motricité ou de confiance en eux.»

Système décentralisé

Par le biais de Premier League Primary Stars, les fondations des clubs environnants, armés de leur savoir-faire, s’attaquent aux cours de gym. «La LFC Foundation propose depuis longtemps des ateliers d’éducation basés sur le sport, souligne David McParland, mais auparavant, on n’avait pas les moyens d’intervenir directement dans les écoles.» Par-dessus tout, il insiste sur la durabilité du programme: «L’objectif premier est de former les enseignants. On parle d’un véritable transfert de compétences, pas de visites porte-drapeau.»

Sur le plan organisationnel, le projet s’appuie sur un système décentralisé, exploitant la dispersion des clubs pour bien couvrir le territoire. David McParland adhère à l’idée de miser sur les fondations locales plutôt que d’élaborer des programmes nationaux. «Ce faisant, les jeunes développent des relations très affectives, conduisant à une plus grande implication», estime-t-il.

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Selon Richard Scudamore, Premier League Primary Stars aspire à toucher l’ensemble des écoles primaires de la zone cible d’ici à 2022, ceci en intégrant les réseaux communautaires de tous les clubs professionnels (jusqu’à la cinquième division en Angleterre). «Les impulsions doivent venir de la ligue, approuve Tim Stevens, car les exigences en matière de coordination sont très élevées.» Une dépendance hiérarchique quelque peu naturelle si l’on considère le rôle de super-bailleur de fonds joué par la Premier League. Comme le démontre son dernier rapport annuel, 30% des revenus de la LFC Foundation proviennent de la ligue, 8% du club seulement.

Le football, omniprésent

Autre volet du schéma PLPS, le site plprimarystars.com propose une vaste base de données de ressources scolaires. Les enseignants peuvent y télécharger une centaine de fiches de travail listant précisément les bénéfices pédagogiques. Parmi elles, le concept Maths Attax incite les élèves à user de formules mathématiques pour comparer les statistiques de performances de deux joueurs, tandis que d’autres activités visent plutôt l’intelligence émotionnelle: «From «I can’t» to «I can», «Teamwork», «Diversity»… Tous les exercices font allusion au football. «De par sa popularité, il délivre une puissante plus-value en matière de motivation, soutient Tim Stevens. Le matériel Primary Stars peut réussir là où la matière traditionnelle échoue, en particulier auprès des élèves qui présentent des difficultés à s’impliquer.»

L’idée, c’est de faire interagir une entité lucrative avec une autre caritative pour actionner un cercle vertueux; la première récolte un bénéfice d’image, la deuxième profite des ressources pour soutenir une communauté.

Michel Desbordes, professeur de marketing sportif

Niveau communication, l’enseigne PLPS bénéficie de moyens importants, à la mesure de la puissance financière de la Premier League (plus de 4 milliards de revenus en 2016-2017, selon Deloitte). Pour enluminer ses campagnes, elle y place régulièrement les stars du championnat et s’attache les services de la prestigieuse agence londonienne Y&R, mandataire de Chanel, Danone ou encore Emirates.

«Premier League Primary Stars est une démarche RSE [pour responsabilité sociétale des entreprises] typique. Ses objectifs sont à mi-chemin entre l’impact réel et les relations publiques, décrypte Michel Desbordes, professeur de marketing sportif à l’Université Paris-Sud. L’idée, c’est de faire interagir une entité lucrative avec une autre caritative pour actionner un cercle vertueux; la première récolte un bénéfice d’image, la deuxième profite des ressources pour soutenir une communauté.»

Se substituer à l’Etat

Le programme pourrait ainsi se caler opportunément dans l’écosystème du foot britannique, qui s’embourgeoise à l’international mais qui continuerait ainsi de représenter les classes défavorisées du pays. David Hellier, journaliste financier pour Bloomberg à Londres, abonde en ce sens: «Les clubs savent qu’il est important de créer un dialogue, de développer un sentiment de copropriété chez les fans locaux. S’adressant aux plus jeunes, la démarche a aussi le potentiel d’opérer un renouvellement générationnel de l’audience.»

Reste l’enjeu éthique. Une marque sportive, toute actrice de la culture qu’elle soit, doit-elle se substituer à l’appareil public jusque sur le plan scolaire? «Traditionnellement, les pratiques anglo-saxonnes tolèrent voire préconisent les apports privés au sein du système éducatif, rétorque Michel Desbordes, qui vient de publier l’ouvrage Marketing du sport: une vision internationale. Au sein des universités anglaises, on engage bien des cadres en provenance de multinationales.»

Mais le timing compte, et il ne serait en l’occurrence pas idéal. «Le lancement de Primary Stars coïncide avec les contestations du mouvement Save Grassroots Football (pour sauver le football de base) et une pétition revendiquant une plus grande aide financière de la première division envers les championnats amateurs, relate David Hellier. D’aucuns postulent que la Premier League réagit simplement aux pressions…» Pour dissiper la fumée de l’opportunisme caritatif, l’initiative devra convaincre de sa générosité. And try, try and try again.

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