La Premier League va-t-elle devenir la NBA du football?

Droits télévisuels Un contrat record donne aux clubs anglais la capacité de tuer toute concurrence en Europe

En 1992, une pub à la télévision anglaise montrait Paul Gascoigne sonnant à la porte d’une «semi-detached house», six-pack à la main, pour venir mater le foot dans le canapé familial. Le bouquet satellite Sky de Rupert Murdoch venait de claquer l’équivalent de 740 millions de francs actuels pour acquérir les droits TV de la toute nouvelle Premier League et tous les amateurs de football se demandaient qui, de Murdoch ou de «Gazza», était le plus cinglé.

Aujourd’hui, Paul Gascoigne va mal, Sky prospère et le Championnat anglais de football se goinfre. L’appel d’offres pour les droits de retransmission sur la période 2016-2019 a été emporté par Sky associé à BT Sport (une filiale de British Telecom) pour un montant record de 2,4 milliards de francs! Plus de 70% de mieux que le précédent contrat, 350% de plus que la somme de 1992. Dix millions de francs le match. L’annonce, mardi, de cet accord sur trois ans a estomaqué le football européen, car ces 2,4 milliards équivalent aux droits cumulés des Championnats français, espagnols et italiens. Pour le dire autrement: le foot anglais joue désormais dans une ligue à part.

Tous dans l’Eurostar

Et encore, il faut ajouter la vente des droits internationaux – et Dieu sait si l’attrait est important dans le Commonwealth et en Asie – ce qui porterait le total, selon les estimations, à 3,3 ou 3,4 milliards de francs. Dans le monde du sport, seul le Championnat de football américain (NFL) génère des recettes télévisées supérieures. Mais c’est à une autre ligue américaine que la Premier League fait désormais penser. Le Championnat anglais risque de devenir une NBA du football, le point de chute obligé de tous les meilleurs joueurs du monde. «Des clubs comme Manchester United ou Chelsea vont avoir des budgets de 700 ou 800 millions d’euros», redoute Bernard Caïazzo, coprésident de l’AS Saint-Etienne et vice-président de la Ligue française, interrogé par L’Equipe. Le Real Madrid et le FC Barcelone pourront-ils encore longtemps ravir au Championnat anglais un Cristiano Ronaldo (Manchester United), un Luis Suarez (Liverpool), un Gareth Bale ou un Lukas Modric (Tottenham)?

Le problème ne sera pas tant la puissance financière de Liverpool ou de Manchester United que la montée en gamme de clubs comme Burnley, Leicester ou Crystal Palace, désormais dotés d’une paille XXL pour aspirer tous les talents du continent. On dénombre déjà en Angleterre 34 joueurs français (dont 22 internationaux) et 41 espagnols (en 1re et 2e divisions). Combien en 2016, lorsque le dernier du championnat touchera 140 millions, c’est-à-dire la même somme que le Real Madrid ou le FC Barcelone. Le club champion d’Angleterre, lui, percevra plus de 220 millions de francs, contre 84 millions «seulement» en 2012.

Le football anglais n’avait pas besoin de cela pour dominer l’Europe. Son «produit» télévisuel est de loin le meilleur du marché et son modèle de recettes les jours de match est copié partout. Quatorze de ses clubs figurent dans le top 30 des plus gros chiffres d’affaires, selon le classement établi chaque année par le cabinet Deloitte dans un rapport intitulé Football Money League. «Ils seront automatiquement vingt anglais parmi les trente clubs les plus riches du monde», prophétise le Guardian. Certains estiment qu’il s’agit d’une bulle. Le football représente 17% des dépenses annuelles des chaînes pour seulement 0,6% de l’audimat, selon une étude de la société de consulting Enders Analysis.

Baisser les prix des billets

Les clubs anglais, qui cumulaient en juin 2013 plus de 400 millions de francs de pertes (12 clubs dans le rouge) seraient bien inspirés d’utiliser intelligemment ce pactole. Les associations de supporters ont déjà réclamé des baisses sur les prix d’entrée. A Arsenal, le ticket le moins cher pour un match peu intéressant vaut 140 francs. Gary Lineker, ancien joueur star des années 1980 et animateur vedette de Match of the Day sur la BBC, aimerait que cette nouvelle manne financière permette de «réduire le prix des billets et rende à nouveau le spectacle accessible aux vrais fans».

Mais cet argent risque, comme d’habitude, de filer dans la poche des joueurs et de leurs agents. En 2012, après un deal déjà historique, le directeur exécutif de la ligue, Richard Scudamore, avait suggéré aux présidents de clubs de ne pas tout claquer en transferts et salaires exorbitants. Cette semaine, il s’est contenté de constater, résigné, que dans toutes les industries du spectacle, le talent se paye très cher…

Exceptionnelles il y encore cinq ans, les rémunérations à plus de 17 millions de francs par an vont devenir la règle pour les super­stars. Les paris sont déjà ouverts pour savoir qui sera le premier joueur à plus de 500 000 livres par semaine (le salaire hebdomadaire est le dernier vestige qui rattache le foot à la classe ouvrière). Ce sera Lionel Messi, à n’en pas douter, si Chelsea tire parti de son mal-être apparent à Barcelone.