Histoire

Le premier succès avorté du football féminin

Un siècle avant la Coupe du monde 2019, qui s’apprête à battre tous les records, des équipes féminines anglaises et françaises jouaient devant des dizaines de milliers de spectateurs. Cet engouement dérangeait; il fut torpillé

Le moral des troupes n’est pas au beau fixe dans l’usine fondée par William Bruce Dick et John Kerr à Preston, dans le nord de l’Angleterre. Depuis que la Première Guerre mondiale a éclaté, tout a changé. On n’y produit plus des trams et des locomotives, mais des munitions. Les hommes qui y trimaient ont pour une bonne part rejoint le front, remplacés à leurs postes par des femmes, qui abattent le travail et broient du noir.

Un beau jour de 1917, comme un happiness manager qui installerait une table de ping-pong dans l’open space, quelqu’un propose un match de football dans la cour pour se redonner du cœur à l’ouvrage. On tire les équipes? Non: ce sera les garçons restants contre les filles. Et ces dernières l’emporteront.

L’histoire aurait pu en rester là si Alfred Frankland, l’un des administrateurs de la société Dick, Kerr & Co, n’avait laissé traîner son œil par la fenêtre de son bureau, et s’était dit qu’il tenait un truc. Quelques mois plus tard, le Dick, Kerr’s Ladies Football Club dispute son premier match à vocation caritative le jour de Noël. Devant 10 000 spectateurs.

Premier match dès 1881

La huitième Coupe du monde féminine de l’histoire, qui se disputera en France cet été (7 juin-7 juillet), s'annonce comme la plus suivie de toutes. Aujourd’hui, la FIFA, les confédérations continentales, les associations nationales et les clubs locaux ont fait du développement du football féminin une priorité. Il n’en a pas toujours été ainsi. Il y a un siècle déjà, les instances officielles de l’époque ont tout fait pour avorter son succès populaire naissant.

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«Nombre de médecins, de journalistes, d’éducateurs et de sportifs s’opposaient de manière virulente à la pratique féminine du football en usant d’arguments moraux, pseudo-scientifiques et médicaux. Les discours insistaient sur la violence du jeu et sa nocivité pour les femmes», nous résume l’historienne Laurence Prudhomme-Poncet, qui a retracé l’Histoire du football féminin au XXe siècle (L’Harmattan, 2003). «On ne voit pas une jeune fille comme il faut en train de faire du football en costume de garçon, avec de gros souliers boueux, et de courir comme une folle, la figure rouge et suante, et de se bousculer avec d’autres jeunes filles plus ou moins comme il faut», vilipendait par exemple l’auteur Charles Torquet en 1918 dans La Vie féminine.

Le premier match dont des traces subsistent remonte au 7 mai 1881 entre l’Angleterre et l’Ecosse, à Edimbourg. Une semaine plus tard, une nouvelle confrontation oppose les deux équipes à Glasgow devant 5000 personnes, note Roger Domeneghetti dans un ouvrage sur le développement de la place du football dans les médias (From The Back Page To The Front Room: Football’s Journey Through The English Media).

Tournées de promotion

Lors des rencontres qui suivent, en Grande-Bretagne, l’auteur raconte que les journalistes s’en donnent à cœur joie, à coups de «pseudo-matchs», de «sport pas acceptable pour les femmes» parce qu’il implique des contacts, de «pauvres arbitres» nécessairement distraits et de «spectateurs plus concentrés sur la jolie gardienne» que sur le jeu. Le ton est donné pour le siècle à venir. Mais cela n’empêchera pas le football féminin de vivre sa première épopée.

Elle se déroule pour l’essentiel entre l’Angleterre (sous l’impulsion des fameuses Dick, Kerr’s Ladies) et la France, avec le Fémina Sport, un club originellement omnisport dont les équipes sillonnent le pays dès 1918 pour faire la promotion de cet «autre football». En Angleterre, il se compte 150 formations en 1921. De l’autre côté de la Manche, la Fédération des sociétés féminines sportives de France (FSFSF) voit le jour en janvier 1918 et organise le premier championnat féminin du monde dès le mois d’avril.

Les deux pays assistent à un développement simultané, mais aux racines sociologiques différentes. En Angleterre, le football est ancré dans le milieu ouvrier. «La pratique du football n’est pas qu’un simple loisir pour ces jeunes femmes, fait remarquer Laurence Prudhomme-Poncet. C’est aussi un moyen d’exprimer leur patriotisme en participant à des matchs de charité au profit d’hôpitaux, de mutilés de guerre, d’orphelins. En France, les «munitionnettes» ne bénéficient pas de telles structures.»

Dans l’Hexagone, le mouvement débute au sein de quelques sociétés parisiennes de gymnastique et de sport au féminin. «Ces femmes sont pour la plupart dactylographes et employées de grands magasins. On compte très peu d’ouvrières», reprend l’historienne. 

Une équipe de stars

On n’enregistre pas non plus les mêmes affluences que dans une Grande-Bretagne déjà fortement imprégnée de la culture du ballon rond, qu’elle a enfantée. Le 29 avril 1920, les Dick, Kerr’s Ladies accueillent une sélection des meilleures joueuses françaises pour un premier match international à Manchester. Vingt-cinq mille personnes voient ces «Bleues» avant l’heure, organisées en 2-3-5 comme l’époque le préconisait, s’imposer 2-0.

En 1921, le club anglais effectue une tournée triomphale dans tout le pays et enregistre une affluence record de 53 000 personnes pour une partie jouée au Goodison Park. Quatorze mille personnes supplémentaires encombrent les abords du stade d’Everton et les rues adjacentes. Jamais un match masculin n’a encore attiré une telle foule à Liverpool. Les footballeuses sont escortées par la police à leur arrivée. Elles sont de véritables figures populaires. Des vedettes.

Il y a Florrie Redford, la centre avant ultra-prolifique qui aurait marqué 170 buts sur la seule année 1921 (selon la biographe de l’équipe, Gail Newsham). Il y a Molly Walker, la première femme ayant fait l’objet d’un transfert dès 1918 après avoir impressionné le manager Alfred Frankland avec les Lancaster Ladies, qui jouera au football au prix de ses bonnes relations avec la famille de son amoureux. Et il y a bien sûr Lily Parr, qui n’a que 14 ans quand les Dick, Kerr’s Ladies lui offrent 10 shillings par match pour mettre ses incroyables prédispositions athlétiques à leur service. Elle deviendra la véritable star de l’équipe, et sera la première femme, en 2002, à entrer au Hall of Fame du football anglais.

Cinquante ans d’interdiction

Le Dick, Kerr’s Ladies FC prospérera jusqu’en 1965. Disputera 858 matchs, en gagnera 758. Mais il ne réunira plus les grandes foules. Les instances officielles estiment que la plaisanterie a assez duré. En décembre 1921, la puissante Football Association anglaise interdit le football féminin, ce qui «a fortement freiné sa croissance européenne», souligne Laurence Prudhomme-Poncet. En France, son succès s’érode et la Fédération des sociétés féminines sportives de France (FSFSF) le retire des sports qu’elle soutient en 1933. En 1941, le Régime de Vichy «l’interdit vigoureusement».

Tout est alors prétexte à décrédibiliser le football féminin. Le niveau du jeu. La part des bénéfices des matchs reversée aux œuvres caritatives en faveur desquelles ils sont organisés. Des considérations médicales aussi: le corps de la femme ne serait pas fait pour un tel sport, postulat que vient nourrir le décès en 1926 d’une joueuse en plein match. Il y a derrière tout cela une question de principe, qu’affirme dans L’Auto le journaliste et dirigeant sportif français Henri Desgrange en 1925: «Que les jeunes filles fassent du sport entre elles, dans un terrain rigoureusement clos, inaccessible au public: oui d’accord. Mais qu’elles se donnent en spectacle, à certains jours de fêtes, où sera convié le public, qu’elles osent même courir après un ballon dans une prairie qui n’est pas entourée de murs épais, voilà qui est intolérable!»

La mise au ban du football féminin se traduit par l’interdiction d’utiliser les terrains des clubs affiliés aux instances officielles. Sa pratique ne s’interrompt pas complètement, mais elle se marginalise et les initiatives locales – en France, en Angleterre, en Italie, aux Pays-Bas, en Allemagne – peinent à relancer la machine globale.

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Son interdiction ne sera levée en Angleterre qu’en 1971. Depuis, le football féminin s’est petit à petit installé un peu partout, à dribbler les a priori loin des projecteurs du sport-business, jusqu’à s’inviter, cet été, dans certains des plus grands stades français. Les 58 215 billets pour la finale de la Coupe du monde, qui se disputera le 7 juillet prochain au Parc Olympique lyonnais, ont trouvé preneurs au mois de mars en trente-cinq minutes. Les héritières des Dick, Kerr’s Ladies n’auront peut-être pas besoin d’escorte policière. Désormais, la voie est libre.


Et en Suisse?

Pendant la Première Guerre mondiale, c’est le sport féminin dans son ensemble qui se développe, pas seulement le football. Les disciplines varient selon les pays en fonction des cultures locales. «En Tchécoslovaquie, le sport le plus populaire deviendra le hazena, un jeu collectif à la main. En Allemagne, c’est une discipline très proche du handball qui aura la faveur des sportives. En Italie, elles pratiquent la natation, l’athlétisme et le basketball», énumère l’historienne Laurence Prudhomme-Poncet.

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Il y a toutefois d’autres pays que la France et l’Angleterre où le football féminin sort de l’ombre à cette période: en Norvège dès 1919, en Belgique et aux Pays-Bas dès 1921. En Suisse, il faudra patienter trente ans de plus. Alors que la «Serie A» masculine (ancêtre de la Ligue nationale A qui deviendra ensuite la Super League) voit le jour dès 1897, rien n’indique des velléités féminines de taper dans un ballon avant les années 1950.

«Spectacle forain»

Cette année-là, souligne le blog du Musée national suisse, «l’annonce d’un match de football féminin, Pays-Bas - Allemagne, souleva d’importantes vagues de protestations». Pire: l’Association suisse d’athlétisme et de football condamne l’événement comme relevant «du spectacle forain ou de la représentation de cirque».

Pendant la décennie suivante et alors que les femmes n’ont pas le droit de devenir membres des clubs de football, plusieurs équipes voient le jour et s’affrontent lors de compétitions non officielles. Il faut attendre 1968 pour qu’un premier club soit constitué sur le territoire suisse (à Zurich) et pour que la pratique commence à s’organiser. La Ligue suisse de football féminin est fondée en avril 1970, alors que les interdictions prononcées un peu partout en Europe commencent à tomber.

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