Heinz Kubier, 79 ans, était mécanicien du temps de la République démocratique allemande (RDA). Aujourd'hui à la retraite, ce nostalgique du communisme a suivi plus de 260 procès consacrés aux anciens responsables de l'Allemagne de l'Est. Il a ainsi vu Honecker, Mielke et beaucoup d'autres devant la barre. Il a assisté à de nombreuses séances des deux procès pour dopage au Tribunal pénal de Berlin. Il n'était pourtant pas présent hier lorsque a été annoncée la condamnation de deux médecins et d'un entraîneur du club de natation TSC Berlin. Il se promet de suivre le verdict de l'autre grand procès annoncé pour lundi prochain. Pour celui qui écrit aujourd'hui dans le journal Die Rote Fahne (le drapeau rouge), cette première condamnation a le goût d'une justice de vainqueur. «Après les affaires du Tour du France, on constate bien qu'il y a deux justices. Ce n'est pas l'Allemagne de l'Est qui a découvert le dopage! A l'Ouest, l'usage de produits dopants était tout aussi répandu».

Reste que les signes de dopage n'étaient pas aussi visibles de l'autre côté de la frontière. Même Heinz Kubier peut réciter fidèlement les troubles de santé constatés sur les nageuses de l'Est: systèmes pileux abondants, voix grave, incapacité d'enfanter. Les accusés du procès qui s'est terminé hier sont accusés d'avoir administré à 17 nageuses mineures des produits dopants, du Turinabol et de la testostérone, sous forme de pilules ou d'injections.

Les trois principaux accusés ont écopé d'amendes de 7000 à 27 000 DM (5800 à 22 600 francs suisses). Grâce à une subtilité du droit allemand, trois autres entraîneurs ont été acquittés contre le versement d'une somme comprise entre 3000 et 7500 marks. Un autre procès est en cours contre des responsables d'un autre club de natation de Berlin-Est, le SC Dynamo. Les sanctions dans ce deuxième procès pourraient être plus lourdes. A une exception près, les entraîneurs et médecins n'ont pas voulu reconnaître les faits alors que les responsables du TSC Berlin ont passé aux aveux.

Les athlètes recevaient une petite pilule bleue. On leur promettait de leur faire avaler des «vitamines» leur permettant de se remettre d'entraînements éprouvants. En réalité, il s'agissait d'hormones masculines. Les symptômes extérieurs étaient facilement décelables. Les voix des athlètes prenaient des timbres caverneux. Rolf Gläser, l'un des entraîneurs du SC Dynamo, aurait dit il y a longtemps que les filles devaient nager et pas chanter. Le système communiste voulait prouver sa supériorité par ses victoires dans les compétitions sportives. Lors de l'audition de mardi passé, Werner Franke, spécialiste du dopage, expliquait que beaucoup de responsables sportifs rejetaient la responsabilité sur l'autre. «Au bout du compte, c'est Honecker (l'ancien chef de l'Etat est-allemand) qui est responsable», ironisait-il. Plusieurs sportifs appelés à témoigner devant la barre ont refusé d'accabler le système est-allemand. Manuela Schubert-Stellamach écrivait ainsi dans le journal Neues Deutschland, l'ancien organe officiel du Parti communiste de la RDA, quelle continuait à «avoir entièrement confiance en son entraîneur» d'alors. «Il n'est pas exact que je me sente victime et que j'aie reconnu avoir souffert de l'absorption de produits dopants.» Plusieurs sportives ont pourtant été d'accord de témoigner.

Carola Beraktschjan, Nitschke de son nom de jeune fille, a rendu toutes les médailles quelle a gagnées et a demandé de se faire tracer des tabelles de résultats. En 1976, elle avait amélioré le record du monde du 100 mètres brasse. L'anabolisant Oral-turinabol lui a été prescrit pour la première fois avant les Jeux olympiques de 1976, «je m'en souviens très bien», explique-t-elle. Elle accuse également les responsables sportifs est-allemands de lui avoir injecté à de nombreuses reprises de la testostérone.