Hockey sur glace

La première vraie crise d’Arno Del Curto

Depuis l’arrivée de son mythique entraîneur en 1996, le HC Davos a décroché six titres de champion et n’a jamais manqué les play-off. Mais un début de saison très difficile fait planer le spectre d’une fin de cycle

Arno Del Curto a été nommé à la tête du HC Davos en 1996, la même année qu’Arsène Wenger à Arsenal. Vingt-deux ans plus tard, le club de football anglais a fini par pousser son entraîneur français vers la sortie. Peut-il en aller de même dans les Grisons pour un entraîneur qui, petit à petit, est devenu un mythe vivant?

La simple question tient pratiquement du blasphème. Plus prosaïquement, elle n’a longtemps pas eu lieu d’être posée. Depuis l’arrivée d’Arno Del Curto, le HC Davos a décroché six titres de champion, il n’a jamais manqué les play-off et il a la plupart du temps enchanté ses supporters par un jeu enthousiasmant, spectaculaire, porté vers l’offensive. Mais aujourd’hui, la plus titrée des équipes suisses de hockey sur glace (31 couronnes nationales) connaît un début de saison difficile. Alarmant. Suffisamment pour légitimer toutes les interrogations. A la RSI, le président, Gaudenz Domenig, a assuré qu’il n’était pas en quête d’un successeur à Arno Del Curto. Mais il a aussi précisé qu’aucun entraîneur n’était éternel.

Les coachs les plus emblématiques s’en aperçoivent tôt ou tard. A Bienne, Kevin Schläpfer était surnommé le «Hockeygott» avant de se faire licencier en novembre 2016. A Genève, Chris McSorley a dû accepter un rôle de directeur sportif la saison dernière, après seize ans à la bande (et avant d’y faire son retour cette saison). Tous les entraîneurs en exercice en National League sont entrés en fonction récemment, entre 2015 et 2018, à l’exception donc d’un Arno Del Curto dont les succès pluriels ont nourri la longévité singulière, tous sports confondus et a fortiori dans un hockey suisse réputé pour son impatience.

Des mois de spirale négative

Mais aujourd’hui, son HC Davos est méconnaissable. Après 14 rencontres, il occupe le 11e et avant-dernier rang du classement de l’ancienne LNA. Il y affiche les moins bonnes statistiques défensives avec 53 buts encaissés (près de quatre par match) et ne fait pas beaucoup mieux en attaque avec 25 réussites (moins de deux par match). Pour marquer moins, il n’y a que Rapperswil, que Davos a battu mardi soir (1-2). Mais il faudra davantage qu’une victoire arrachée aux tirs au but contre une formation néo-promue pour dissiper l’impression que quelque chose ne tourne plus rond.

Avant ce court succès, qui leur a permis d’éviter la lanterne rouge, les Grisons restaient sur sept défaites, dont certaines très nettes (5-0 contre Ambri-Piotta, 3-7 contre Bienne, 1-6 contre Lugano). Les hockeyeurs sont habitués à relativiser la loi des séries, qu’ils savent versatile. Cette saison, le Lausanne HC a par exemple enchaîné six revers avant de signer quatre victoires en cinq matchs. Mais à Davos, le mal semble profond, ainsi que le reconnaissait dernièrement Félicien Du Bois dans les colonnes d’Arcinfo: «Nous devons accepter de ne plus être le même Davos qu’avant. Depuis Noël 2017, nous sommes sur un trend négatif.» Il y a eu cette sixième place décevante lors de la dernière saison régulière, suivie d’une élimination dès les quarts de finale des play-off ainsi que d’une humiliation 7-2 en finale de la Coupe de Suisse contre Rapperswil, encore en deuxième division à ce moment-là.

Arno Del Curto et ses hommes ont traversé les années 2000 en étant champions tous les deux ans ou presque. Depuis le titre remporté en 2015, la dynamique semble s’être enrayée. L’entraîneur n’a pourtant changé ni son style vestimentaire devenu légendaire (lunettes rondes et associations incertaines), ni ses techniques managériales (proximité avec les joueurs et haute exigence), ni ses partis pris tactiques (offensives à grande vitesse et intensité soutenue). Peut-être est-ce alors le monde qui a changé.

Pas de précipitation

C’est le postulat défendu par le journaliste spécialisé Klaus Zaugg sur le site alémanique Watson. Si le HC Davos d’Arno Del Curto traverse sa première véritable crise en vingt-deux ans, écrit-il, c’est parce que, d’une part, toutes les équipes jouent aujourd’hui un hockey sur glace basé sur la vitesse et, d’autre part, le club grison n’a plus les moyens d’attirer les joueurs «aux pieds rapides, aux mains rapides et aux pensées rapides» nécessaires pour convertir en stratégie efficace les idées du chef. Elles furent longtemps à l’avant-garde. Elles ont désormais été adoptées, adaptées et développées ailleurs.

De là à penser qu’il est temps pour Davos de tourner la page, il y a un pas que peu d’observateurs franchissent. D’abord, la saison est encore longue et même si les Grisons ont accumulé 11 points de retard sur la barre, ils peuvent encore se relever, accrocher les play-off et faire de la crise actuelle une simple anecdote. Ensuite, même s’ils n’y parvenaient pas, le système du hockey suisse est ainsi fait qu’ils seraient encore loin, très loin de la relégation en deuxième division – il n’y a donc pas lieu de paniquer. Enfin, tout simplement, on ne balaie pas vingt-deux ans d’une collaboration fructueuse du revers de la canne. Arsenal a ménagé une sortie des plus dignes à Arsène Wenger.

Arno Del Curto sait toutefois qu’un jour, l’histoire s’arrêtera. «Il y a trois scénarios, prédisait-il au printemps dans une interview au «Sankt-Galler Tagblatt». A: Je vais dans un autre club. B: Je suis chassé du village dans la honte. C: Je trouve désormais le bon moment pour le départ. Il pourrait se présenter, par exemple, si nous jouions une très bonne saison avec cette jeune équipe.» Il va sans dire que le dernier a sa préférence, même s’il est mal parti pour se réaliser cette saison.

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