La presse française n'en fait pas trop. A l'exception de L'Equipe qui publie un cahier spécial de 8 pages, et de France Soir qui lui consacre sa une et ses quatre premières pages, les autres journaux sont restés discrets pour le premier anniversaire de la victoire de la France en finale de la Coupe du monde de football. Comme la population de Paris, qui ne manifeste ni enthousiasme rétrospectif ni culte du souvenir: pas même un petit «et un, et deux, et trois- zéro!» crié dans la rue, ni un défilé de maillots frappés du coq et de l'étoile. Un an après, le Mondial est surtout présent dans les campagnes publicitaires: Zidane chez Dior, Emmanuel Petit chez Opel, Fabien Barthez chez McDonald's, Robert Pires chez Danone, ou Aimé Jacquet qui vante les mérites des formations techniques prodiguées par l'Education nationale.

Le Parisien, qui appartient au même groupe que L'Equipe, pousse la discrétion jusqu'à ne pas mentionner l'événement à sa une. Ses vedettes du jour: Lance Armstrong au Tour de France; et Eole, le nouveau métro régional qui relie désormais la banlieue est au centre de Paris. En pages intérieures, Le Parisien titre tout de même sur deux pages: «Ils n'ont rien oublié, mais…» Sur un ton différent de L'Equipe qui intitule son cahier spécial: «Un an de bonheur». Entre les congratulations convenues – inévitables dans un journal qui depuis le 12 juillet 98 n'arrête de faire oublier sa dureté à l'égard d'Aimé Jacquet – et le scepticisme du Parisien, c'est sans doute ce dernier qui est le plus près de l'ambiance générale. La victoire, la fraternisation, c'était formidable, mais… «Les Bleus, un an après, n'ont rien oublié. Mais ils n'ont plus envie, mais alors plus du tout, de grands shows médiatiques. La Coupe du monde leur appartient. A eux seuls», écrit Le Parisien.

Il est vrai qu'ils ont encore passé une soirée sur les écrans de télévision il y a quelques semaines pour la sortie du livre de souvenirs de Jacquet. Leur refus des shows médiatiques est tout relatif, et circonstanciel, peut-on déduire en lisant la suite. Sous le titre «TF1 n'aura pas sa grande fête», Le Parisien explique que la première chaîne française avait vu grand – tous les héros et 6000 spectateurs au Zénith de Paris – mais qu'après les performances moyennes de l'équipe nationale en éliminatoires de l'Euro 2000 «il semble que les joueurs et le staff de l'équipe de France aient décidé de ralentir le rythme de leurs exhibitions médiatiques, jugeant que leur place était plus sur les terrains de foot que sur les plateaux de télévision».

Belle modestie. Quoique L'Equipe soit plus réaliste en donnant cette explication: «Il y a un an, on pensait que la fête ne s'arrêterait jamais. Aujourd'hui pourtant, la fédé a dû même annuler celle qu'elle avait prévue. Éparpillés aux quatre coins de l'Europe, les Tricolores ne revivront pas cet événement ensemble. Ils ont maintenant la tête à Londres, à Milan, à Munich ou ailleurs.» Et le quotidien sportif conclut: «Ce 12 juillet 1998, au fond n'a jamais été aussi loin. La faute au calendrier, qui ne laisse plus que quelques instants pour savourer la victoire, aux championnats européens qui vont reprendre dans quelques jours, aux transferts qui font oublier tout le reste. La faute au temps qui passe, en somme». Bref, c'est le principe de réalité qui triomphe du principe de plaisir.

Alors Ouest France et Le Progrès préfèrent rappeler le plaisir et tout simplement raconter ce 12 juillet, comme si c'était hier. Avec, en prime, dans Ouest France un bilan positif: «Depuis ce jour-là, tout a changé!» Et qu'est-ce qui a changé? «Cote des joueurs, droits télé, fréquentation des stades en hausse: la victoire des Bleus en Coupe du monde a «boosté» tous les indicateurs. La France est aujourd'hui une terre de foot qui compte.» Ce Mondial qui avait, croyait-on encore au lendemain de la victoire, changé la France dans sa profondeur, n'aurait donc changé que le statut du football français.

Libération et Le Monde ne célèbrent pas eux-mêmes cet anniversaire. Ils ont confié la tâche à des auteurs extérieurs à leur rédaction. Dans Le Monde, un texte optimiste et rêveur sur les effets du Mondial dans les consciences, d'un écrivain, Jean Rouaud. Dans Libé, en pages Débats, un papier sur les difficultés d'intégration des départements d'outre-mer – d'où viennent quelques-uns de ses meilleurs joueurs – dans l'univers national français. Et un texte politico-social de David Martin-Castelnau sur «Les cinq leçons du Mondial»: «Le football est désormais un facteur de puissance internationale», «il n'y a pas de superpuissance indétrônable», «ceux qui invoquent la fatalité sont des imposteurs», «la France a su offrir d'elle-même, et à elle-même, une image exemplaire», «dans un pays qui rêve et vainc, l'intégration est facilitée». Un retour au politique, très, très minoritaire dans cette discrète célébration du titre de champion du monde.